Livre II – Lilas

ATTENTION : Si vous n’avez pas lu Rose & Bud, ne lisez pas ce qui suit au risque de vous spoiler le premier livre.

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tome 3 RBOnze ans après “Rose & Bud”, Lilas, qui vient de fêter son seizième anniversaire, s’apprête à quitter le lycée pour accomplir ce qu’elle considère comme son destin. Surdouée, en constant décalage avec le monde qui l’entoure, elle est traitée en véritable princesse par toute une nation qui l’a vu grandir à travers les médias. La voilà plus que jamais déterminée à poursuivre des études pour devenir la prochaine P.-D.G. de Bud & Cie, au point de sacrifier sa relation avec son petit frère de deux ans, déjà considéré comme l’héritier de l’empire familial.
Habituée à avoir un quotidien minuté, calculé et même, scénarisé, sa vie va être complètement chamboulée par l’arrivée d’un apprenti jardinier. Entre amour et raisons d’État, cette romance interdite pourrait bien leur coûter cher si elle venait à éclater au grand jour.
Alors que le pays est sur le point de basculer dans une période où il sera soumis au sadisme de son futur dirigeant, Lilas pourrait devenir le dernier espoir de toute une nation. Comment la jeune fille, à peine sortie d’une enfance chaotique, peut-elle faire face aux jeux de pouvoir et à l’obscurantisme politique de son pays ?

PARUTION LE 21 JANVIER

CHAPITRE 1

Diplômée

 

        Je prends une grande inspiration en regardant par la fenêtre. Gary roule au pas, le cirque médiatique est déjà en place. Onze ans. C’est le temps qui s’est écoulé depuis l’officialisation de la relation entre ma mère et Rowen Bud. Tout est allé si vite… du jour au lendemain, je suis devenue une enfant chérie qu’on adule. Le pays tout entier s’inquiétait de connaître ma tenue du jour, les méthodes d’éducation de mes parents et ce que j’avais commandé au père Noël.

Enfin ça, c’était durant les premiers mois. Je suis toujours aussi épiée, surveillée, commentée. Mais, il y a eu plus captivant, plus passionnant : les grossesses de Maman. Une course au bébé incroyable avec des paris sordides. Mais Maman a continué de vivre dans son monde, dans son couple avec celui que j’appelle désormais « Papa ». Ils sont si fusionnels , si attachés l’un à l’autre que rien ne semble pouvoir les faire ne serait-ce que flancher. Alors, pour attirer son attention, je me suis enfermée dans le travail. Enfermée au point qu’il y a quelques semaines, j’ai passé mon diplôme. Un diplôme que l’on passe d’ordinaire à dix-huit ans, pour établir notre avenir.

— Lilas, tu angoisses pour tes résultats ? questionne mon père en posant sa main sur la mienne.

J’esquisse un sourire, pourquoi je m’en inquiéterais ? Je sais déjà que j’ai mon diplôme. C’est une évidence. Une Bud ne peut pas échouer.

— Non, Papa.

— Alors, c’est les journalistes ? Tu sais, il suffit de sourire et…

— Je sais, je coupe froidement.

Je sais. J’ai appris à porter le masque, j’ai appris à afficher cet air serein et autoritaire comme le fait si bien ma mère. Une grande qualité d’après le Comité de Communication. Il n’insiste pas, je me prépare mentalement à l’assaut des journalistes. Ma jupe d’uniforme est bien lissée, mon père vérifie ma coiffure avant d’ordonner à Gary de nous ouvrir la porte.

Les flashs ne m’aveuglent plus. Mais leur crépitement est toujours dérangeant. Je m’avance, directement dans la fosse aux lions. Le grand escalier du lycée est surchargé par les journalistes qui aboient mon prénom pour espérer une déclaration. Je sais faire le tri.

— Mademoiselle Bud, êtes-vous fière d’être la plus jeune diplômée de cette promotion ? interroge une femme en tailleur vert pomme.

Je dois y répondre. C’est sûrement l’un des deux questionnements les plus importants du jour. Mon sourire s’élargit, comme un automatisme.

— Extrêmement fière. Je remercie notre Président de m’avoir accordé l’autorisation de sauter plusieurs classes afin que je puisse me sentir à mon aise, je réponds calmement.

— Mademoiselle Bud ! Comment se porte votre mère ? apostrophe un jeune homme qui doit encore être en école de journalisme.

Je me raidis imperceptiblement. Voilà la source de mon inquiétude. Je n’ai pas la moindre idée de l’état actuel de Maman.

— Ma mère se porte bien. Dans sa bonté, notre Président lui a octroyé la chambre qui lui est normalement réservée dans notre meilleure clinique. Je ne doute pas qu’elle sera très vite de retour aux côtés de mon père, j’affirme avec un optimisme qui me dépasse.

Mentir. Jouer la comédie. Glorifier le Gouvernement. Mon père me met la main sur l’épaule, réconfortant.

— Nous vous donnerons rapidement de ses nouvelles. Mais à présent, il y a un autre enjeu d’importance…

Il adresse un clin d’œil complice à la presse. Savoir si j’ai obtenu mon diplôme me semble bien peu de choses à côté de l’hospitalisation en urgence de Maman. Mais ici, il y a un sens des priorités assez relatif.

Mes talons claquent sur le marbre du hall de ce grand lycée de prestige. Le meilleur du pays.

Maman, j’aimerais que tu sois là. Tu as tellement voulu vivre ce jour, être fière de moi.

Je suis en colère contre Papa. J’entends les murmures, les commentaires désobligeants qui me suivent depuis des années. Comment pourrais-je me réjouir d’avoir mon diplôme alors que tout le monde semble croire que je l’ai volé ? Mes camarades me jettent des regards remplis de mépris. Parait-il que les Bud ont la vie facile. Si seulement…

— Ne les écoute pas, conseille-t-il à mon oreille alors que je découvre mon classement.

Lilas Jacinthe Bud : admise avec l’autorisation d’effectuer un cursus à l’étranger.

Je retiens mon souffle. Je suis dans les cinq meilleurs du secteur. J’y suis puisque j’ai l’autorisation de partir. La main de Papa se crispe sur mon épaule. Je déglutis. Je crois qu’il n’avait pas tout à fait prévu ça.

— C’est… Surprenant, admet-il d’une voix à peine audible.

— Tu doutais de moi ? je marmonne en conservant un simulacre de sourire pour les caméras.

— Nous en reparlerons.

Aïe. Cette phrase est rarement positive.

Mon regard balaie l’assemblée, je ne supporte plus la haine dans les yeux des autres lycéens. Je fais comme si ça ne me touchait pas, mais voilà des années que ça me pourrit l’existence. Pourtant, je ne peux rien dire. Je ne peux pas renier ma chance insolente d’avoir eu accès au diplôme à seize ans. Mais la jalousie est un défaut que j’apprends à connaître un peu plus chaque jour dans les hauts-quartiers.

— Mademoiselle Bud, allez-vous quitter le pays ? questionne un journaliste à la barbe trop longue.

J’ai un moment de panique. Je ne sais pas. Je n’ai pas envisagé d’être autorisée à partir. Face à mon silence, mon père prend le relais en imposant sa stature de géant aux origines celtes.

— Nous devons d’abord en discuter avec mon épouse. Lilas n’a que seize ans, certains ici semblent l’oublier, rappelle-t-il durement.

Oui. Je n’ai que seize ans. Mais j’ai vite grandi. Je n’ai pas eu le choix. Il m’entraîne à travers la marée humaine et les flashs pour retrouver la voiture. Il n’y aura pas de verre pris avec le directeur. L’établissement risque d’être déçu. Je m’engouffre dans le véhicule, l’ambiance est pesante. Je n’ai pas du tout imaginé cette journée ainsi.

— Gary, allons à la maison, s’il vous plait, demande-t-il en sortant son téléphone.

— Non ! je m’oppose vivement. À la clinique !

Mes yeux noirs rencontrent le regard glacé de mon père adoptif. Nos caractères vont à nouveau s’affronter. Maman met ça sur le compte de l’adolescence. Je préfère parler de bon sens.

— À la maison.

Il insiste, le front en sueur. Je reconnais les premiers signes d’une crise dû au manque d’alcool. Il a parfois du mal à gérer le stress conjugué à l’abstinence. Je plante mes ongles dans le cuir, résolue à aller voir Maman.

— Gary, si vous n’allez pas à la clinique, j’irais à pied.

Papa fronce les sourcils, je le soutiens toujours du regard. Je ne cillerai pas, il peut toujours rêver. Gary n’ose pas démarrer et les journalistes commencent à s’agglutiner autour du véhicule. Je durcis mes traits.

— Je ne capitulerai pas.

Il soupire et lève les yeux au ciel.

— On dirait ta mère… Quand elle est en forme, lâche-t-il tristement.

Mon cœur se serre. Oui, j’ai hérité de sa force mentale, mais en ce moment, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Il fait signe à Gary de m’obéir, je me renfonce dans mon siège.

— Pourquoi ? je demande après quelques minutes de trajet.

— Pourquoi, quoi ? répète-t-il en triturant nerveusement des papiers posés sur la banquette.

Je croise les bras, j’ai besoin de pression pour me sentir soulagée. Il sait parfaitement ce que je veux dire. J’inspire à nouveau profondément, les larmes ne viendront pas. Elles se manifestent toujours en cachette.

— Pourquoi avoir encore tenté de faire un bébé alors que Junior a deux ans et qu’il se porte bien ? Vous nous avez tous les deux, ça devrait…

— SUFFIT ! interrompt-il en tendant la main vers moi. Ce n’est pas à toi de juger de nos envies d’enfants, Lilas.

Mon front se colle à la vitre teintée, et ma voix s’éteint.

— C’est à moi de juger de ma peur de perdre maman.

Je la revois, plus pâle que la mort à tenir son ventre dans le salon. J’ai trop vécu cette scène. Je l’ai trop vue s’évanouir de douleur. Et je l’ai trop entendue pleurer des jours entiers à cause de la culpabilité. Il tente de me prendre la main, mais je me recroqueville de mon côté. Je n’ai pas envie.

— Avec ta mère, nous avons vraiment envie d’avoir encore un enfant, explique-t-il, pensif.

— Une petite fille ? Parce que je ne suffis pas ? je crache, à bout de nerfs.

— Lilas, ne commence pas, gronde-t-il.

— Eh bien quoi ? C’est la vérité, non ? Pourquoi vous avez tant voulu faire Junior ? Peut-être que tu aurais dû me laisser à mon père biologique ! je m’emporte en laissant la colère et la peur définitivement me submerger.

Une douleur vive brûle ma joue. Je lève lentement les yeux vers mon père, il a encore la main en l’air, choquée par son propre geste.

— Tu m’as giflée, je suffoque.

Il a levé la main sur moi !

— Je suis désolé, j’ai… J’ai perdu mon sang-froid.

— Mon père biologique n’aurait jamais fait ça, je vocifère, sur la défensive.

Je suis bouleversée. J’ai toujours l’impression de devoir gagner ma place. J’ai toujours ce cruel sentiment de ne pas être assez bien pour la famille. Et j’ai toujours l’impression que ma mère ne voit plus que son Rowen et Junior. Il se prend la tête dans les mains et désordonne ses cheveux roux. Je l’entends se répéter que je le provoque. C’est faux. Je ne connais pas mon père. Je n’ai que des bribes de souvenirs. Et du peu que je me rappelle, ce n’était pas le genre à me gifler.

— Tu n’as aucune idée de qui il était, soupire-t-il en retrouvant un peu de contenance.

— Sans doute parce qu’on élude toujours le sujet. Qu’est-ce qu’il a pu faire de si grave ?

Je sais qu’il s’appelle Mathias Merino. Mais quand on cherche son nom, c’est comme s’il n’avait jamais existé.

— Mademoiselle, il me semble que vous devriez l’oublier, intervient Gary alors qu’il se stationne devant l’entrée de la clinique.

— Merci Gary ! C’est un conseil judicieux que tu devrais t’appliquer à suivre, Lilas.

Un conseil judicieux et tellement simple à appliquer. Parfois, la nuit, je revois cet homme brun me sourire et faire de la cuisine japonaise avec moi. Puis, je le revois être amoureux de Maman. Il n’y a que de la douceur. Je ne comprends pas cette rage.

Le personnel nous conduit au dernier étage. J’ai un nœud à l’estomac et encore la haine qu’il m’ait giflée. Je ne la méritais pas ! Je me fais violence pour me composer un air serein. Si j’arrive en furie, Maman va s’inquiéter.

— Pas un mot de la dispute, recommande mon père.

— C’était une évidence.

Nous redressons les épaules en même temps. Je me prépare mentalement à voir Maman dans un mauvais jour. L’infirmière s’efface pour nous laisser entrer dans l’immense chambre que le Président a pris la triste habitude de nous prêter. Elle ouvre les yeux en nous entendant entrer, ils sont cernés et rougis. Papa l’embrasse tendrement alors que je reste au bout du lit. Je suis un peu une intruse dans leur couple. Ils sont trop symbiotiques, surtout depuis l’arrivée de Junior.

— Lilas, tu n’as rien à m’annoncer ? demande-t-elle en tendant la main pour m’inviter à approcher.

Je reste immobile. Tant que je ne la touche pas, je peux me dire que son état n’est qu’un mauvais rêve. Je me racle la gorge et lève le menton.

— J’ai eu mon diplôme. Avec la meilleure mention.

Il n’y a même pas de joie dans ma voix, mais elle sourit assez pour nous deux, heureusement.

— Je suis si fière de toi mon trésor ! Rowen, vous ne trouvez pas ça formidable ?

Alors, Rowen ?

Je le toise, je savais que Maman serait emballée.

— C’est fantastique, mais… Lilas est jeune et rien ne l’oblige à partir. Nous avons d’excellentes écoles ici… D’ailleurs, nous allons devoir parler de ton orientation…

— Mais c’est tout vu, je tranche fermement. Je compte bien devenir P-D.G de Bud & Cie.

Le sourire de Maman s’accentue alors que mon père éclate de rire. Ce n’est pas du tout la réaction que j’attendais.

— Ma chérie, tu as le choix. Tu n’es pas obligée de reprendre l’entreprise. Et ton grand-père…

— Papa, je m’en contrefiche de ce que raconte grand-père. Il a des mœurs dignes du Moyen-Âge ! je peste, échaudée.

— Elle n’a pas tort, reconnait Maman en caressant le bras de son époux.

— Je veux reprendre la gestion de Bud & Cie ! j’appuie, résolue. Je pars quatre ans pour faire mes armes, j’ai mes diplômes et quand je reviens, je…

— On va se calmer, tempère-t-il en s’approchant.

— Je peux savoir qu’est-ce que tu envisages pour moi ? Une carrière de Maman au foyer qui colle ses gosses dans les bras d’une nounou en oubliant allègrement son mari pour dilapider la fortune familiale avec des greluches, comme tatie Gwen ? je réplique, cinglante.

— LILAS !

Je garde les mains sur la taille, je n’ai pas peur.

— Si c’est là ton seul contre-argument, je persifle en lui tournant le dos pour aller regarder la mer par la fenêtre.

Ma mère le calme, je sais que j’ai raison. Ici, je suis la pistonnée de l’adoption. Il faut que je parte. Je n’ai pas le choix. Même si je ne l’ai jamais envisagé avant car l’accès à cette mention me paraissait impossible.

— Tu as seize ans…

— Et alors ? Le programme existe pour les mineurs avec un bon encadrement ! Papa, pourquoi tu ne me fais pas confiance ?

Pourquoi je n’ai jamais l’air digne d’être une Bud ? Pourquoi me fermer les portes que le Gouvernement m’ouvre ?

— Ce n’est pas que je n’ai pas confiance en toi, mais… Tu es encore jeune. Seize ans ! Être diplômée ne te confère pas la majorité, Lilas, raisonne-t-il en me prenant par les épaules.

Inutile de répondre.

Je préfère me concentrer sur Maman et son état. Elle a maigri ces derniers temps. Je suppose que le stress doit être revenu. Elle échange un regard avec Papa, le genre de regard qui me met définitivement hors de leur couple. Rose et Rowen, seuls au monde. Et Lilas… Lilas n’a plus qu’à aller consulter son téléphone dans un coin.

Je me laisse tomber dans un fauteuil et prends un peu peur en voyant le nombre de notifications. Il y a les messages sur le répondeur qui me félicitent à la suite pour mon diplôme. En particulier celui de Mamie, qui m’invite à venir célébrer ma réussite chez elle demain.

J’ai aussi un texto de Maëlle, ma cousine.

« Alors la diplômée ? Tu vas partir où ? »

Je soupire et lance un regard désabusé à mes parents. Si mon père continue de s’obstiner, je ne suis pas prête de quitter le pays.

« J’aimerais tenter le Japon. Mais je dois encore négocier… »

Mon portable clignote, Maëlle a le texto facile. Au début, j’étais très copine avec elle. Mais, rapidement, notre différence de maturité et de vision de la vie nous a un peu mises en froid. Nous sommes cousines, rien de plus.

« Je suppose que Tonton ne veut pas ? »

« Tu supposes bien. Pourtant j’ai l’autorisation, ça veut dire que le Gouvernement me juge apte ! »

« Laisse tomber, il est relou »

C’est exactement ça, mon père est relou aujourd’hui. Il me remet toujours mon âge dans la figure. Mais ce n’est qu’un nombre, qu’un détail. Je suis apte à me débrouiller seule. Je suis mature. Je sais ce que je veux dans la vie. Et je sais qu’ici, on ne m’estimera jamais à ma juste valeur tant que je n’aurais pas fait mes preuves hors du pays.

— Lilas, nous allons rentrer !

Je sors de mes pensées, mon père embrasse Maman et peine à la relâcher. C’est de sa faute si elle est ici. Et c’est de sa faute si elle est dans cet état. Je me ferme. Je n’ai jamais compris cette course au bébé. Ils m’ont eu moi depuis le début et ai toujours tout fait pour être une enfant modèle. J’ai toujours tout fait pour les combler.

— Lilas, ne boude pas, réprimande gentiment Maman.

— Je ne boude pas.

— Je rentrerai vite à la maison…

La colère revient faire bouillir mon sang.

— Et tu reviendras ici à la prochaine fausse-couche. C’est bon, je connais la chanson.

Elle me fixe un instant. C’est son regard qui signifie que dès qu’elle ira mieux, je vais avoir le droit à une sévère discussion avec elle. Mais je n’ai pas peur pour moi. J’ai juste peur pour elle. J’ai juste peur qu’elle quitte ma vie aussi brutalement que Mathias. Je ferme les yeux, l’espace d’un instant j’ai cinq ans. Je porte une magnifique robe de princesse et ce grand Monsieur s’incline devant moi.

— Allons-y, décrète mon père en me prenant par le bras.

Oui, partons. Tournons donc le dos à l’état de Maman. Et allons retrouver Junior, petit prince de notre ville.

Pour sa naissance, il y a eu une grande fête dans toute la ville, qui est devenue annuelle par la suite. Pour mes anniversaires, rien de particulier. On le préfère. C’est le petit miracle. Et moi… Et moi je suis la pièce rapportée. Je n’ai rien des Bud. Des yeux noirs et des cheveux blonds. Ils sont tous brun ou roux avec les yeux bleus.

Bien sûr, Junior est parfait. Un petit gaillard roux, solide comme son père et déjà bien grand pour ses deux ans. Le trajet se passe dans le silence, Gary nous laisse devant la porte. Papa tente de me prendre par les épaules, mais je l’esquive. Enfin, je vais pouvoir rentrer à la maison et laisser tomber mon masque de…

— SURPRISE !

Les lumières s’allument d’un coup dans le grand salon où m’attendent les employés et toute la famille. Je reste tétanisée. Je voudrais fuir pour pleurer et laisser enfin sortir toute ma rage. Mais je ne peux pas. Pas tout de suite. Je ne peux pas enlever ce maudit masque ! Alors, je souris. Heureuse comme si c’était le plus beau jour de ma vie.

— Félicitations, ma belle, m’embrasse tatie Gwen en m’enlaçant. Personnellement, je n’ai jamais eu mon diplôme, mais… On s’en fiche.

— Étonnant, je siffle entre mes dents.

Ma grand-mère paternelle vient me féliciter à son tour avant de retourner derrière son mari, la tête basse. Diane est gentille, mais je ne supporte pas de la voir soumise à ce point.

— Il me semble que tu as ta tête des mauvais jours, Lilas, commente mon grand-père.

— Pas du tout, je rétorque en forçant un peu plus le sourire.

— Il te faudra encore quelques leçons avec notre Comité de Communication. Tu n’es pas tout à fait au point… Félicitations. À quoi te destines-tu ?

Je lève la tête, c’est le moment ou jamais de faire un coup d’éclat. Tout le monde est suspendu à mes lèvres. Ma famille maternelle reste un peu en retrait, ils ne se sont pas vraiment adaptés au changement de classe.

— Je vais partir faire mes études à l’étranger. D’abord au Japon, puis certainement aux Etats-Unis. Après quoi, je visiterai l’Europe pour me cultiver. Quand je reviendrai, je marcherai sur les traces de mon père. Le prochain P-D.G de Bud & Cie sera une femme, je déclare d’une voix forte.

Un verre se brise au sol, je crois que c’est Mamie qui encaisse la nouvelle. La musique a cessé et l’assemblée me dévisage. J’affronte les prunelles sans pitié d’Aeden Bud. J’ai appris à ne plus le craindre, contrairement à ma mère qui persiste à s’évanouir régulièrement de peur face à lui.

Je sens sa rage, la commissure de ses lèvres tressaute à peine. Il ouvre la bouche et, au lieu d’une remontrance, c’est un éclat de rire tonitruant qui en sort. Il lève sa coupe pleine d’un simulacre de Champagne, l’alcool a été banni de notre maison pour détourner le démon de l’addiction.

— Lilas, l’audacieuse et rêveuse de la famille, s’esclaffe-t-il. Quel humour…

Naturellement, tout le monde rit. Et moi, je suis à nouveau ridiculisée et brimée dans mes envies de carrières.

À SUIVRE…

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