36. Reprendre son souffle

Assise dans le canapé, j’avale sans broncher les comprimés donnés par Ambroise. Je me sens bien dans son appartement. C’est familier, c’est rassurant, comme un cocon. Charlotte réalise l’exploit de parler gentiment à son ex, je n’arrive toujours pas à croire que leur histoire ait pris fin avec un simple SMS après leur discussion houleuse et leur promesse d’y réfléchir. Maintenant, j’ai peur que Samuel ne se pointe pas et me largue aussi par texto.

— J’ai réussi à faire gober aux vigiles que c’était une internée en permission. Sinon nous étions bonnes pour la garde à vue.

— La garde à vue ? répète Ambroise, ahuri.

— Elle a détruit la table et des rayonnages. C’était un vrai fauve impossible à maîtriser !

C’est drôle, je ne me souviens de rien. C’était comme un étrange rêve. Un sourire flotte sur mes lèvres, la fierté d’avoir tenu tête à Storm sans craindre un seul instant les représailles. Je suis plus forte que je ne le crois. Je peux vaincre Storm. Il me faut seulement du temps et la bonne occasion.

Quand le traumatisme fait songer au pire.        

       Un accident. Rien de plus. Ce serait simple. Si simple…

— Comment va-t-elle ? Je suis venu dès que j’ai pu !

La voix de Samuel me fait relever la tête dans sa direction.

Il ne m’a pas abandonnée.

       Le soulagement accentue mon sourire, cependant il s’efface lorsque je découvre Clémentine dans son sillage. Elle semble si calme. Si vide de soucis et d’emmerdes. Cette fille doit être le genre dorlotée par sa mère et qui n’a pas la moindre idée de ce que c’est la galère. Le genre à être plus désirable que moi. Et ça, ça fait partir en fumée ma satisfaction et accentue mes idées noires. Comment peut-on en arriver à penser à des choses pareilles ? Comment peut-on désirer à ce point l’anéantissement de quelqu’un ?

— Qu’est-ce qu’elle fout ici ? je ne peux m’empêcher de grogner.

— J’étais inquiète…

Inquiète ? INQUIETE ?

       Ce n’est pas le bon jour pour me croire aussi conne qu’un balai. Je la rejoins en quelques enjambées et visse mes poings sur mes hanches, prête à l’affronter.

— Tu n’es pas inquiète. Tu veux juste fliquer Samuel et détruire notre couple.

— Isabeau, c’est seulement une amie ! sévit mon petit ami.

L’entendre prendre sa défense est un coup de poing à l’estomac.

— Une amie ? Tu me prends pour une conne toi aussi ?

Maintenant je suis au désespoir.

L’incompréhension passe dans nos regards. Je sais parfaitement quel jeu joue Clémentine. Elle veut Samuel pour elle, elle sera prête à tout pour me le prendre. Elle se l’accapare déjà avec leur jeu à la con des répliques de films. Comme si j’étais une idiote qui ne voit rien. Il n’a plus qu’elle en tête, il ne parle plus que de ses merveilleuses anecdotes où elle finit toujours par intervenir.

— Tu es trop naïf, Samuel, je larmoie. Tu ne comprends rien !

Ambroise et Charlotte restent muets, comme s’ils savaient déjà que notre couple fonce vers sa fin, droit dans le mur. Son regard change, devient le même que lorsqu’il a découvert mon erreur, ma terrible erreur.

— Je ne te reconnais plus, Isabeau. T’entendre agresser verbalement quelqu’un d’aussi gentil et sous-entendre que je serai capable de te laisser me répugne.

— Autant que lorsque j’ai baisé ton père ? C’est ça ? je m’étrangle.

J’ai franchi la ligne. Un relan de nausée me vrille les tripes. Il tourne les talons, sa petite chienne de Clémentine juste derrière lui. La porte claque, mon cœur fini sa destruction.

 

 

 

35. Storm

Je caresse le dos de ma nouvelle amie, elle pleure toutes les larmes de son corps, avachie sur le banc d’un centre commercial. Nous ne sommes pas loin de la librairie, elle inspire de façon chaotique, renifle et s’effondre à nouveau.

— Il m’a quittée. Cette fois c’est vraiment fini. Tu te rends compte, Isabeau ?

Je l’invite à poser sa tête sur mon épaule. Ils se sont vus hier, de ce que je sais ça a été explosif. Aujourd’hui, le couple digne d’une couverture de magazine n’existe plus.

— Votre couple était un arrangement. Tu mérites mieux, beaucoup mieux, je tente de la réconforter.

— Je sais, mais… L’amour finit par venir et moi j’étais folle d’Ambroise, larmoie-t-elle.

— Tu en trouveras un autre. Un homme qui t’aime réellement pour toi et pas par jeu de pouvoir.

J’ignore si mon discours la convainc vraiment, si je parviens à la toucher réellement. Mais elle sèche progressivement ses larmes. J’imagine à sa place combien je serais dévastée. La pauvre s’est contrainte à tomber amoureuse pour au final se faire plaquer.

— Ma mère dit que c’est de ma faute, raille-t-elle.

— Et ton père ? je me hasarde pour trouver de quoi la réconforter.

— Mon père… Mon père doit être avec une de ses maîtresses dans les îles. Il se fiche royalement de mon histoire avec Ambroise, c’était une idée de ma mère.

Comme quoi, la richesse ne fait pas le bonheur…

       J’embrasse sa joue trempée et lui fais un sourire.

— Avec le temps, ça ne te fera plus mal, je promets à voix basse.

— Oui, avec le temps…

Elle renifle un dernier coup et redresse son menton. Je la préfère bêcheuse plutôt que triste. Avec une capacité hallucinante à changer d’attitude et d’humeur, elle lisse le plat de sa robe et efface toute trace des sanglots.

— Bon. On a un psychopathe à coincer, lance-t-elle avec entrain.

Je lui emboîte le pas à travers la galerie commerciale. La foule se densifie à mesure que nous approchons de la librairie, le coup marketing a dû être drôlement bien rodé pour qu’une simple dédicace d’un auteur inconnu amène autant de monde.

— Ils distribuent des bracelets pour faire des groupes, c’est dingue, je m’étonne face à la jeune fille en tee-shirt trop grand qui nous colle dans les mains un bout de plastique rose.

— Ça veut dire quoi cette couleur ? questionne Charlotte.

— Que vous avez au moins deux heures d’attente, informe-t-elle froidement.

C’est pas la sympathie qui l’étouffe…

       J’ignore pourquoi elle a décidé de jouer les connasses, peut-être qu’elle rêve d’avoir le mystérieux auteur pour elle toute seule. À moins que piétiner face à une foule de groupies en chaleur qui ne connaissent même pas un tant soit peu la personne qu’elles s’apprêtent à voir la gonfle. C’est bizarre quand on y pense. Moi, j’ai des années de souvenirs avec lui. Parfois heureux, souvent tristes, je ne saurais dire lesquels me blessent le plus.

Les lectrices en furies se sont inondées de parfum, l’odeur me prend à la gorge et me colle la gerbe. Est-ce que j’aurais le courage d’aller jusqu’au bout ? Le bras de Charlotte vient me soutenir quand je commence à reculer, la peur au ventre.

— Je suis là, ne t’inquiète pas.

Tu n’as pas idée de son degré de monstruosité. Tu n’as pas idée de ce qu’il a pu faire.

       La drogue, ces soirées à le regarder basculer, chavirer dans un monde parallèle décuplant sa violence. Ses narines étaient blanches, il empestait la vieille sueur et frappait tout ce qui passait à sa portée. Je n’ai jamais touché à cette merde, j’avais trop peur de sombrer dans une spirale plus sordide encore que la prostitution.

La foule avance, s’engouffre dans l’entonnoir formé par des rayons qu’on n’a pas optimisés. Les allées deviennent étroites, les piaillements incessants m’assourdissent et me file un mal de crâne insoutenable. Je voudrais hurler, vider une bonne fois pour toutes mes tripes de toute cette rage qu’il anime en moi.

Je me recroqueville et ne cherche même plus à le voir quand enfin j’entends sa voix. Mon sang se glace, je viens de mourir.

— Isabeau, tu es pâle, s’inquiète Charlotte.

Je l’entends comme si elle était loin, à des centaines de mètres. Sa voix se perd dans mon esprit. Chacun des coups que Storm m’a donnés vient se graver dans ma chair. J’endure cette douleur comme une manière de m’affranchir définitivement de lui. J’inspire, il me semble que mes os craquent, j’ai mal comme si on venait fraîchement de me les briser.

Alors, j’avance, écarte une à une les greluches qui s’amassent devant sa table, reconnaît une eau de toilette trop forte qui tente de masquer son odeur infâme. On me gueule dessus, on m’insulte, mais qu’est-ce que j’en ai à battre ?

Ses grandes mains ne me font plus peur. Son nez d’aigle perce son visage, je me demande comment j’ai pu trouver beau un homme avec les traits aussi brusques. Rien à voir avec l’harmonie de ceux de Samuel. Mon incarnation de la tendresse me manque. Mais je ne pouvais pas affronter mon bourreau avec lui.

C’est à moi de le combattre, et à moi seule.

— Attendez votre tour, scande une lectrice au décolleté plongeant.

— Ce type est en train de dédicacer mon livre, alors dégage de là, connasse !

Ma rage me dépasse, le bouleversement me fait jeter le premier bouquin qui me tombe dans la main à sa tête.

— TU M’AS VOLÉ MON LIVRE ! TU M’AS AGRESSÉE DANS CETTE PUTAIN DE FORET !

Je crie, me purge de toute cette haine que j’ai contre lui. Je tente de sauter par-dessus la table pour le boxer comme il le mérite, mais je suis retenue par une poigne puissante.

— LACHEZ-MOI ! JE SUIS LA VRAIE AUTEURE !

Il me l’a volé. Il m’a tout volé !

       Ma vie. Mon premier amour. Ma première fois. Mon premier livre. Tout. Ce connard m’a tout pris !

— Tu te ridiculises mon cœur…

— Je ne suis pas ton cœur ! T’es qu’une enflure qui s’est servi de moi !

Il fait claquer sa langue et me juge profondément de son regard d’acier. Je ravale ma salive, me débat. Tout semble se passer au ralenti. Chaque respiration est lourde, pèse une tonne sur ma cage thoracique. Mon cœur pourrait bien cesser de battre que je ne remarquerais rien tant je suis accaparée par mon désir de vengeance.

Il agite la main avec un sourire goguenard quand la sécurité m’éloigne. Charlotte est là, elle parle. Je ne sais pas ce qu’elle dit, je ne sais pas si c’est bon pour mon matricule ou pas. On me traîne, je ne bouge plus. J’ai déjà l’intime conviction que nous nous retrouverons. Cette première confrontation n’était qu’un prélude. Que le début de la fin.

 

 

34. Le lendemain

Je m’étire paresseusement, le drap à peine rabattu sur mon corps nu. J’observe Samuel, détaille ses cheveux en bataille et y passe mes doigts, encore alanguie par notre nuit, par cet instant suspendu dans le vide qui nous appartient. Son air est si paisible. Voilà des semaines que je ne l’ai pas vu aussi serein.

Personne ne saura jamais. Personne ne jugera jamais. C’était lui et moi, notre amour et une fusion dont nous avions besoin pour continuer d’exister. Je ne peux retenir un gloussement, enivrée d’endorphine.

— Laisse-moi dormir, baille-t-il.

— Tu vas être en retard, je chuchote à son oreille.

Je me redresse, il accompagne mon mouvement en déposant un chemin de baisers sur mon épaule, remontant sur mon cou jusqu’à l’angle de ma mâchoire.

Je quitte le lit d’un bond pour ne pas céder à la tentation d’y passer la journée avec lui. Ce serait dommage qu’il se fasse virer par ma faute. Dans l’armoire, je dégotte une tenue simple, aujourd’hui Ambroise m’amène dans une fête foraine. Je crois que je n’y suis pas retournée depuis l’enfance.

— Tu me prépares un café ? demande-t-il depuis la salle de bains.

— Et des tartines !

Je savoure l’odeur du pain grillé et du beurre qui fond sur la mie. Un bonheur simple dont j’aimerais pouvoir profiter chaque matin de ma vie.

 

***

 

Barbe à papa à la main, je partage la sucrerie avec mon ami qui a décidé de gagner une peluche plus grande que moi au stand de tir. Il est adroit, ne loupe jamais sa cible. Je l’encourage en applaudissant joyeusement, il parvient à me décrocher le gros nounours. Je le remercie d’un baiser sur la joue et lui confie ma barbe à papa pour pouvoir me promener avec le gain.

— Une journée comme je les aime, soupire-t-il d’aise. Personne pour me fliquer, ou me dire comment me comporter.

— Tu devrais parler à Charlotte, je lâche. Elle s’en veut et elle a besoin de dialoguer…

— Isabeau, je lui ai dit ce que j’avais à lui dire.

— Hey, les amoureux ! Venez frissonner dans le train fantôme ! nous hèle un forain.

Je voudrais le reprendre, lui expliquer que nous ne sommes que des amis, mais Ambroise m’entraîne sans hésiter vers les wagons, j’ai à peine le temps d’abandonner le nounours au caissier.

— Je ne suis pas sûre qu’elle, elle t’ait tout dit. Laisse-lui une chance, je reprends lorsque le train démarre.

— Je n’ai pas envie de lui laisser une autre chance.

Je m’apprête à lui remonter les bretelles, quand un fantôme un peu trop réaliste me fait sauter sur ses genoux et l’enlacer à me faire mal.

— Pour-pourquoi ? je tremble.

— Parce que c’est de toi que je suis amoureux. Pas d’une autre.

Un pantin se penche vers nous, je le repousse violemment pour discerner le regard d’Ambroise sous la lumière bleu. Le wagon s’arrête, la lumière change pour que nous ne soyons éclairés qu’avec des bougies factices. J’ignorais qu’un train fantôme pouvais être aussi romantique.

— Ambroise, tu dis n’importe quoi, je murmure quand sa paume se pose sur ma joue.

— Je suis sûr de moi.

Non. Il n’est sûr de rien, il veut seulement se rassurer à cause de son clash avec Charlotte.

       Mon cœur s’emballe, je n’entends plus que son rythme effréné. Putain, je ne suis sûre de rien. Peut-être que je vais faire une immense connerie, mais je dois le provoquer, lui faire réaliser à quel point il se trompe.

— Embrasse-moi, j’ordonne le plus fermement possible.

Sa main passe derrière mon crâne, son souffle chaud et sucré vient agacer ma bouche et son parfum frais fait s’éloigner la sécheresse de cette journée. Mes épaules et ma poitrine se soulève rapidement, si nous franchissons le cap, je vais être dans la merde.

— Je… Je ne peux pas, se ravise-t-il quand nos nez s’effleurent.

— Je le savais… Nous sommes comme frère et sœur, nous nous aimons différemment.

Il ne m’en veut pas. Aussi, quand le train redémarre, nous profitons de l’attraction comme deux bons amis. Comme deux membres d’une même famille.

 

 

33. Libertine

Samuel

Mon père patiente dans le fauteuil. Ambroise déboule dans le salon, à bout de souffle. À croire qu’il est venu en courant depuis son appartement. Du coin de l’œil, je redécouvre le salon d’apparat, revois la pauvre Isabeau se prendre le mur en pleine face. Puis, la révélation vient me hanter.

— Je suis là ! expire Ambroise. C’est quoi l’urgence ?

Je cherche mes mots, triture mes doigts. Je n’en mène pas large.

— J’espère que tu ne nous accapares pas pour une broutille, s’impatiente mon père.

C’est l’impulsion qui me fallait.

— Isabeau a été prostituée. Storm l’a vendue à des hommes, je crache, à bout de nerfs.

Ambroise devient plus pâle que la mort, mon père se râcle simplement la gorge, imperturbable. Je voudrais le secouer, le gifler. Je ne supporte pas de le voir stoïque, sans aucune volonté d’aller péter la gueule à ce maudit Storm.

— Je ne vais rien dire à ses amis, je reprends. Et je ne vais pas lui rappeler non plus.

— Et si Isabeau s’en souvient ? C’est quand même bizarre que Pinkie et Rarity ne nous en ai jamais parlé…

— C’est sans doute parce qu’ils ne sont pas au courant, suppose mon père avec justesse. Et je me demande ce que ça nous apporte de le savoir. Après tout, elle m’a sauté dessus au bout d’une semaine, il n’y a rien d’étonnant dans cette information…

Je vais le tuer !

       Ambroise me retient lorsque je me jette sur lui. Je me débats comme un lion, n’hésite pas à donner des coups à mon ami pour atteindre mon connard de père.

— Espèce d’enculé, pourquoi tu réagis comme ça ? Pourquoi tu fais comme si tu t’en branlais alors que tu la supplies de te choisir ? HEIN ? je m’époumone.

Il se lève, doucement. Sa main ornée d’une chevalière lisse sa veste de costume et l’autre réajuste sa cravate. Son regard vert se durcit, devient plus tranchant une lame qui viendrait perforer mon thorax. Je la sens s’enfoncer dans mon cœur, me donner des envies de renoncer à mon nom.

— Samuel, contiens-toi, tu es ridicule. Je ne t’ai appris ni la vulgarité, ni la violence, et encore moins à me tutoyer, tance-t-il sans perdre son détachement.

D’un seul coup, je m’immobilise. Ambroise me relâche, méfiant malgré tout.

— C’est pourtant toi qui fouette et dit des saloperies en anglais à tes soumises…

Je crois que je vais perdre Ambroise. Son regard ahuri passe de l’un à l’autre, il a l’air sur le point de gerber.

— C’est un jeu, rebiffe-t-il.

— Ouais. Un jeu.

C’est ça, un jeu tordu. Comment j’ai pu être assez con pour accepter ça ?

       J’attrape mon ami par le bras pour le sortir de sa catalepsie, il répète en boucle le mot « bordel », mais je ne suis pas persuadé que ça va réellement nous aider. Sur le perron, je le mets face à moi et lui décoche une bonne gifle pour le refoutre en état d’avoir une véritable discussion.

— Ton père fait du BDSM ?

— Mon père fait du BDSM, je reprends posément.

— Sans déconner. Ton père, il fait du BDSM ?

— Merde, Ambroise tu deviens lourd là !

Il croise les bras, me jauge de haut en bas comme s’il s’attendait à me voir sortir une corde ou je-ne-sais-quoi.

— Tu te rends comptes de toutes les vannes que j’ai faites sur ça ? Tu te rends compte que mon gag le plus drôle devient réel ? panique-t-il.

— On se calme ! Tu vas t’en remettre, je pensais que tu serais davantage choqué par le passé d’Isabeau, je m’insurge.

Il baisse la tête, je cherche son regard, mais il me fuit, comme le ferais un mec coupable.

Pourquoi il se la joue mec coupable ce con ?

       — Tu sais… Je ne vais pas te mentir… Depuis le coup du resto, je m’en doutais un peu, soupire l’éphèbe.

— Attends, depuis tout ce temps tu soupçonnes quelque chose et tu ne m’as rien dit ? je m’emporte. Je croyais que t’étais de mon côté !

— Je suis de ton côté ! Mais comment voulais-tu que j’aborde la chose ?

Je me sens salement trahi. Les idées et les infos tournent dans ma tête à m’en filer la migraine. Je plante là l’autre abruti et file à toute vitesse à l’appartement. Le paysage défile jusqu’à devenir des vagues de couleurs flous. Je pourrais en chialer de rage de tout ce que j’ai pris dans la gueule. Il y aurait même de quoi se foutre en l’air.

Pourtant, quand j’arrive, quand je tombe sur Isabeau et son immense sourire avec ses yeux qui gueule « je t’aime plus que ma foutue vie », à cet instant, je sais que je vais me battre. Pour elle. Pour qu’après le cauchemar qu’a été sa vie, son existence devienne un rêve.

Je la rejoins en quelques enjambées, l’embrasse à pleine bouche tout en savourant le contact de son corps avec le mien.

— Je vais te faire l’amour, j’halète contre sa joue brûlante.

Je vais oublier tous ces connards qui gravitent autour d’elle et l’aimer comme elle le mérite.

32. Révélation

      Samuel

On ne peut pas dire que la balade avec Ambroise ait été fructueuse. Cependant, Charlotte et Isabeau se sont enfin liées d’amitié et papotent désormais par SMS comme deux ados pré pubères. J’ignore le détail de leur petite virée, mais ça a eu le mérite de redonner le sourire à ma jolie Isabeau.

Elle s’est absentée avec sa nouvelle amie pour aller au cinéma, me laissant l’opportunité de profiter de mon jour de repos pour rendre visite à un vieil ami de la famille. Gérard Mestrio, l’homme discret qui dînait avec Isabeau. Je tâche de vider mon esprit, je ne veux pas me faire de films ou anticiper. Les choses doivent être simples et je vais enfin cesser de me torturer avec l’image de ma petite amie dans une robe de créateur pour satisfaire le regard d’autres hommes.

La cour de la villa moderne est encombrée de véhicules luxueux à la carrosserie rutilante. Ma Porsche ne dénote pas, pour tromper l’angoisse qui tenaille mon estomac, je joue avec les clés au bout de mes doigts. Je déglutis péniblement en sonnant à la porte. Je sais pertinemment qu’il est là. Depuis la mort de sa femme, il se contente de gérer ses concessions depuis son domicile.

C’est une domestique en uniforme qui m’ouvre, tête baissée. Je la remercie d’un signe du menton et navigue entre les œuvres d’art atrocement laides.

— Qui est-ce, Gladys ?

Sa voix est aigrelette, il a pris un sacré coup de vieux avec sa calvitie envahissante et ses cheveux grisonnants.

— Le jeune Forks, Monsieur.

J’ai le privilège de faire partie de ces personnes que l’on reconnaît sans la moindre hésitation.

— Oh ! Viens donc, Samuel, s’empresse-t-il d’inviter. Quel plaisir de voir un visage familier, il y a si longtemps…

Oui, depuis l’enterrement de votre épouse…

       — Navré, j’étais au pensionnat et il n’était pas aisé d’organiser des visites de courtoisies.

— Ce n’est pas grave, assis-toi mon garçon !

Je prends place sur l’immense canapé d’angle au cuir beige clair m’évoquant la sellerie d’une Rolls. Gladys s’empresse de nous amener des rafraîchissements, je passe les doigts dans ma barbe courte, soucieux de la façon dont je vais aborder la chose.

— Qu’est-ce qui t’amène, mon grand ?

— Je… J’ai une petite amie.

— Oh… Félicitations. Un choix de ton père ?

Non, un choix que mon père aimerait bien sauter.

       Je rage intérieurement, son ombre plane toujours sur moi, de plus en plus obscure et lourde. Je me désaltère avec le thé glacé, les glaçons rencontrent mes lèvres et les gèlent pour accompagner les effets de la clim.

— Non. Il s’agit de la jeune fille qu’il a trouvée dans les bois.

Son regard se détourne, soudain lointain. Je discerne un souvenir, peut être deux. Sa main repose distraitement son verre, le soleil filtrant à travers les immenses baies vitrées est voilé d’un nuage.

— Ivy, murmure-t-il. Sacré bout de femme…

Mon souffle se bloque, ma cage thoracique se comprime violemment.

— Je ne suis pas sans savoir que vous la connaissez bien… Du moins assez bien pour dîner avec elle, je me risque avec toute la diplomatie dont je suis capable.

— Tu n’es plus un enfant, Samuel. Tu sais bien que les hommes ont certains besoins…

Mon rythme cardiaque s’emballe, j’ai désormais peur de saisir l’évidence, de comprendre ce qui se cache derrière ces repas hors de prix. Mes mains tremblent, je ne suis plus un homme, je deviens un gamin terrifié par la vérité.

— Comment ? je parviens à chuchoter.

Il est mal à l’aise, ma peau s’embrase de fureur.

— Je me sentais seul. J’avais besoin d’une compagnie charmante, délurée… Alors, on m’a présenté ce Storm qui m’a vendu les services d’une prostituée libertine, avoue-t-il avec embarras.

Prostituée. Libertine. Storm.

       L’adrénaline monte, laisse exploser ma rage. Je m’empare d’un vase et l’explose contre un mur. L’objet vole en éclat, comme mes espoirs de voir Isabeau être épargnée par la vie. Prostituée. Elle a dû être prostituée contre son gré. Que lui est-il arrivé ? BORDEL, POURQUOI ?

— Samuel, calme-toi, je t’en prie !

— Me calmer ? j’écume. Me calmer alors que je découvre qu’elle a été vendue comme un bout de viande ?

Me calmer alors que le jour où elle s’en souviendra, elle voudra certainement mourir.

       Jamais je ne lui dirais. Jamais.

Non. Elle pourrait croire que je lui en veux. Que je l’accuse. Mais, aujourd’hui, je la connais assez pour savoir qu’elle est une victime. Qu’elle n’a rien voulu de tout ça.

Quant à Storm, je le détruirai.

 

 

 

31. Randonnée à cheval

Samuel

       Je me hisse sur le dos de Twister à la lisière du bois, les allées ombragées sont idéales pour protéger les joggeurs et cavaliers de la chaleur. Parfois, je me demande comment je réagirais si je tombais sur une jeune femme inconsciente. Contrairement à mon père, j’appellerais probablement les secours.

— Oh, Sam-Sam, tu rêves ? s’esclaffe Ambroise.

— J’ai horreur des surnoms et tu le sais, je maugréé en talonnant légèrement ma monture.

— Détends-toi mon vieux. Je me suis dit que proposer une balade ça ne te ressemblait pas, alors j’ai voulu tenter ma chance. Des fois que tu ais changé.

C’est vrai, ça ne me ressemble pas de suggérer une promenade, mais j’avais besoin d’être seul à seul avec lui pour tenir la promesse que j’ai faite à Isabeau. Mon portable sonne, je l’extirpe de ma poche étroite et découvre le message de Clémentine. Une citation d’un film, je lui envoie la réponse avec ma citation, c’est un jeu entre nous.

— Bah dis-donc tu es drôlement souriant. C’est un message d’Isabeau ?

— Non, Clémentine. Elle corse l’affaire…

— Je ne te le fais pas dire, la pauvre Isabeau m’a demandé de l’aider à visionner un tas de navets pour pouvoir te faire la conversation…

Mes yeux s’arrondissent de stupeur, je me sens bien con d’un seul coup.

— Euh… Je voulais dire que Clémentine rendait le jeu plus compliqué…

Ambroise part au galop, je crois qu’il en a trop dit et qu’il pense pouvoir fuir les explications en accélérant le pas. Je pique des deux et le rattrape en quelques foulées.

— Ambroise, tu sais que Twister est le plus rapide alors ne joue pas à ça et dis-moi ce qui cloche ?

J’ai une boule dans la gorge, Isabeau est secrète et j’ai peur qu’elle se fasse mal toute seule dans son coin pour des broutilles.

— OK ! OK ! C’est juste que… À force de parler que de Clémentine et d’avoir tes délires avec elle, Isabeau s’imagine des trucs.

— Je n’en parle pas tant que ça, je me défends.

— Je t’en prie, depuis qu’on est arrivé au club, tu as mentionné son nom cent quatre-vingt trois fois…

— Tu comptes le nombre de fois où je dis « Clémentine » ? je m’étrangle.

Il approuve, ce mec est bon à enfermer avec les psychopathes qui tournent autour d’Isabeau. Je refuse de croire que je parle autant de cette fille, c’est juste une collègue de boulot sympa.

— Isabeau est quelqu’un qui a… besoin… d’affection, reprend-il plus posément.

Génial, il recommence à jouer au petit copain moralisateur et parfait…

— Je te rappelle que c’est ma petite amie et que je suis parfaitement au courant de ce dont elle a besoin.

— Samuel, depuis que cette Clémentine est entrée dans nos vies, tu n’as plus qu’elle à la bouche ! Tu ne t’en rends pas compte mais Isabeau crève de peur à l’idée de te perdre. Elle a déjà perdu son père, sa mère qui est internée et qu’elle n’arrivera jamais à retourner voir, et maintenant elle te voit t’éloigner.

Mais qu’est-ce qu’il raconte ?

       Je me tends, Twister le ressent et me gratifie d’un petit coup de cul pour me rappeler à l’ordre. Je visualise la petite Isabeau face au corps sans vie de son père. Puis, je la vois se torturer car elle n’arrive pas à visiter sa mère. Elle a essayé, nous avons même pris la route avant-hier. Mais, à cent mètres de l’asile, elle a craqué et m’a supplié de faire demi-tour.

Isabeau est quelqu’un de tactile, elle est toujours après les câlins, et c’est vrai qu’au lit je bloque encore, trop accaparé par l’idée qu’un psychopathe lui veut du mal tout en se promenant librement dans la nature. Bien sûr que ça me fait chier de ne pas être aussi démonstratif qu’elle, mais c’est aussi dans mon tempérament.

— Je vais y faire plus attention, je finis par promettre. Et toi, tu vas faire attention à Charlotte ?

Sa bouche pincée laisse échapper un ricanement nerveux. Il en faut peu pour comprendre que les choses sont compliquées.

— J’ai besoin de temps. Tu sais, la relation avec Charlotte est très orchestrée par sa mère et moi… Moi je ne suis pas certain d’avoir envie de tout ça. J’aimerais tomber amoureux au hasard dans la rue, me planter et recommencer.

J’admets que sa version de la chose est tentante. J’ai eu la chance de choisir avec qui je voulais être et me construire, même si ça m’a coûté le côté maternel de ma filiation. J’espère seulement que les envies de rencontres impromptues d’Ambroise ne sont pas une façon diplomate de me faire avaler une attirance pour Isabeau.

— J’y pense, qui s’occupe d’Isabeau ? demande-t-il soudainement.

— Elle est avec Charlotte.

— Et tu n’as pas peur qu’elles s’entre-tuent ? pouffe-t-il.

— Isabeau est quelqu’un de très gentil, j’ose espérer que Charlotte va enfin ouvrir les yeux.

— Charlotte n’en a que faire de la gentillesse…

Sur cette remarque, il plonge dans le silence. Il me semble que son histoire avec la blonde est terminée. Reste à savoir si Isabeau est parvenue à remonter le moral de Charlotte.

 

 

30. L’affiche

Assise à la table d’un petit resto de la galerie commerciale, je me confonds en remerciements.

— Tu sais, je te rembourserai le repas. Il faut juste que Max me verse mon solde…

— Oublie, j’ai eu mon argent de poche en début de semaine. Ici les repas sont donnés, franchement trente euros le menu, c’est une broutille…

Une broutille, ça dépend pour qui.

       — Ils n’ont rien de light, reprend-elle.

— Je t’en prie, tu fais une taille de moins que moi. Manger une entrecôte avec des frites ne va pas te tuer !

— J’ai un tempérament à grossir. Alors, je dois toujours faire attention. Toi, tu manges ce que tu veux et tu ne prends pas un gramme, c’est injuste.

J’ai surtout souvent manqué de nourriture…

       Mais je ne relève pas. Elle opte pour une salade, je choisi une viande grillée avec en entrée des beignets d’oignons. Je suis un gouffre, je pourrais même manger la table avec. Nous conversons joyeusement. Enfin, je l’écoute surtout me parler de leur drôle d’univers.

— Et alors, cette pétasse d’Ivory a mis ses seins sous le nez d’Ambroise. Tu te rends comptes ?

— C’est dingue, dans tes histoires ça finit toujours par une salope qui montre ses nichons à Ambroise…

— Parce que mon homme est entouré de petites pouffes. Au moins, je dois te reconnaître ça, tu ne lui as jamais fait le coup du top-less.

— Beurk ! Tu rigoles ou quoi ? Je vais pas montrer ma poitrine à un mec que je considère comme mon frère !

Ma réaction semble la satisfaire, je voudrais me risquer sur le sujet de son obsession du physique, mais je pense que notre réconciliation est encore trop fraîche pour ça. Le serveur m’apporte mon sundae au brownie, je lui souris et propose ma cuillère à Charlotte.

— Tu devrais goûter, ça a l’air très bon.

— Non, trop de calories.

Je soupire longuement en dégustant mon dessert, Charlotte en profite pour se refaire une beauté. Même négligée, elle a cent fois plus de classe que moi.

— Tu as remarqué ? questionne-t-elle en observant son miroir de poche.

— Quoi ?

— Des garçons nous regardent, souffle-t-elle en me tendant l’objet.

Je vois se refléter deux types de la vingtaine qui la reluque de haut en bas.

— Rectification, ils te regardent !

— Ne sois pas ridicule, je n’intéresse personne.

Je roule des yeux, si elle veut jouer les aveugles je ne peux rien faire pour elle. Elle règle l’addition et passe devant la table des garçons en ignorant leur tentative d’approche plutôt foireuse.

Elle s’égare dans la contemplation d’une somptueuse robe de mariée ornée d’une envolée de papillons au centre de la galerie. Mes doigts se posent sur les épaules de mon amie, un sourire aux lèvres.

— Un jour, tu la porteras.

— Nous verrons si Ambroise veut toujours de moi…

Je voudrais pouvoir la rassurer, seulement c’est compliqué de savoir ce qui passe par la tête de son petit ami en ce moment. Un peu comme dans la tête de Samuel. Soudain, je fixe une affiche géante en vitrine d’une énorme librairie.

       Le titre me frappe, comme un lointain écho et se ferait plus présent, plus insistant. Je le connaît. Et ce résumé. Cette histoire.

— Isabeau ?

Je ne réponds pas, trop en état de choc. Mon corps entier vibre, tremble, chaque pulsation se répercute dans mon cerveau, dans mes oreilles. Le bruit devient un immense bourdonnement et le monde s’effondre pour me laisser au milieu des bois face à mon ordinateur. Les touches ont du mal à répondre, mes doigts tapent avec retenue le mot « fin » sur un document portant ce nom, celui affiché à l’entrée de cette librairie.

— Oh mon Dieu… C’est mon livre.

Charlotte se rapproche, je ne vois plus que cette gigantesque toile où s’étale le nom de Leo Sparks avec, en dessous, un résumé qui évoque parfaitement ma trame.

— Storm a volé mon manuscrit, je souffle, complétement dépassée. Il l’a volé et il a réussi à se faire éditer en un temps record…

— Tu crois ? s’alarme mon amie.

— Il en est largement capable… Mais je dois en avoir le cœur net.

— On a qu’à se pointer à sa dédicace.

Je la dévisage, elle hausse des épaules, tout comme à la parfumerie. J’ai envie de la traiter de folle et de génie en même temps. Storm ne pourra pas m’empêcher de venir à la dédicace, et alors je découvrirais son livre en avant-première et pourrais revendiquer mes droits s’il s’agit bien de mon manuscrit !

— Charlotte, je crois bien que je t’adore !

— Je fais toujours cet effet quand je brille par mon intelligence, lâche-t-elle en passant la main dans ses cheveux.

Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire, cette affiche devient la lumière au bout de mon tunnel.