Chapitre 1

1

Un écrin pour deux dollars

 

            J’entends un soupir de lassitude quand ma mère ouvre la porte de ma chambre. Mes doigts se figent sur le clavier alors que je tourne lentement la tête vers l’intruse.

— J’en ai marre de te voir enfermé, lâche-t-elle en venant violer mon espace vital.

            Elle se colle au bureau, poings sur les hanches et regard perçant. Je lève les yeux au ciel, c’est devenu une habitude. Elle rentre, râle, je fais une vague promesse et elle se tire.

— J’vais sortir.

— Oh oui, tu vas sortir ! Et même tout de suite puisque je t’emmène au vide-grenier des Parkers.

            Merde. Je l’ai pas vu venir ! Bon, la technique imparable…

— J’ai des devoirs.

— Et un teint blafard à faire peur alors que nous vivons en Floride, souffle-t-elle. Mika, je me fais du souci pour toi, tu travailles trop…

— Parce que je compte rentrer dans une grande université, tu devrais être fière !

            Et toc !

            Sa bouche fait une moue qui gomme toute sa sévérité.

— Je suis fière. Mais si tu faisais partie de moins de clubs, tu aurais plus de temps pour toi et…

— Quel intérêt d’avoir du temps ? Je veux intégrer le M.I.T et ça ne se fait pas en prenant du temps pour soi, je rétorque en mimant des guillemets. Tu devrais être contente, contrairement à la majorité des mecs de mon âge, je me douche tous les jours, range ma chambre et mets la table.

            Cette fois, elle éclate de rire. Je suis un fils modèle, elle ne peut pas le nier. Mon père est à fond derrière moi, il est le premier à embobiner le médecin pour que je puisse sécher la gym et réviser mes contrôles. Ses prunelles tendres se posent à nouveau sur moi et me font céder, pour une fois.

            Je me recule, jauge le ciel ensoleillé dehors et le drapeau américain de notre voisin qui flotte au vent. Notre banlieue résidentielle parait plus parfaite encore que dans les séries. Les rayons du soleil se répercutent sur les allées blanches bordées de massifs fleuris soigneusement entretenus et les palissades délimitent le petit coin de paradis de chacun.

            Les Parkers vivent au bout de l’impasse. Rien que l’idée d’y aller, mes joues virent au cramoisi. Ashley Parkers me fait rêver depuis mon entrée au lycée. C’est la fille parfaite : sourire renversant, culture générale de folie et capitaine des pompoms girls. C’est ma partenaire en chimie cette année, à nous deux nous écrasons toute la concurrence.

            Tout le monde la prend pour une écervelée, mais son bulletin parfait et ses suggestions en T.P ne me trompent pas. Je m’arrache au fauteuil sous les hourras de ma mère. C’est l’exploit de l’année, mais je compte bien rentrer le plus tôt possible pour boucler ma dissertation sur la Révolution Française. Même si mon domaine de prédilection est l’informatique, je m’éclate en cours d’Histoire du vieux continent. Parfois je regrette même d’être né dans un pays avec si peu de vécu, comme si une autre vie m’appelait ailleurs.

            Je retire mon tee-shirt et en passe un propre, genre pour faire bonne impression à Ashley. Je suis fringué comme un jeudi, le jour où on partage notre paillasse. Dommage qu’elle sorte avec Joris, le capitaine de l’équipe de foot. C’est cliché à crever, mais c’est comme ça. La pompom girl et le nerd, ça ne marche que dans les films.

            Ma mère m’encourage à sortir de ma tanière, j’essuie rapidement mes lunettes sur ma manche et les remets en place. Le soleil m’éblouit, je fourre les mains dans mes poches et suis mes parents avec le dos courbé.

            Du monde se presse chez les Parkers, le père d’Ashley vient nous saluer. On a toujours eu de bonnes relations de voisinage. Il me serre la main, impressionnant avec son crâne rasé et sa haute stature.

— Alors mon grand, tu sors enfin voir la lumière du jour ? plaisante-t-il alors que sa paume heurte mon épaule.

— Ouais, m’sieur !

            Je suis mal à l’aise, je préfère de loin mes devoirs et mon ordinateur. J’évolue entre les tables encombrées d’une montagne de bibelot. La petite sœur d’Ashley consent enfin à se séparer de ses jouets, ça me fait sourire.

— Hey, Mika ! Papa et Maman ont dit que si je vendais tous mes jouets, je pourrais avoir un ordinateur. Tu viendras me l’installer ?

            Elle me fait des yeux de chaton avec ses iris émeraude pétillants, comme ceux de sa sœur. Troquer les jouets contre un p.c, la gamine grandit.

— Bien sûr, mais tu crois que tu vas réussir ?

— Oui ! Tu m’achète ma boite secrète ?

            Elle me temps un écrin en bois sombre, mes sourcils se rejoignent dans un froncement exagéré.

— Tu es encore en train d’essayer d’arnaquer, ricane sa sœur.

            Je déglutis difficilement quand Ashley m’adresse un signe de la main amical. Je réponds maladroitement, on dirait un pantin désarticulé. Elle rejette sa crinière chocolat en arrière et s’empare de la fameuse boite.

— On n’a jamais réussi à l’ouvrir, poursuit-elle en essayant à nouveau de forcer. Si tu y arrives, le trésor à l’intérieur est à toi !

Le trésor ? je répète, hébété.

— Ouais, une légende familiale, il parait qu’il y a un trésor. C’est un arrière-arrière-arrière-grand-père qui l’a acheté en Irlande pendant la Première Guerre mondiale. Le type lui a dit qu’elle renfermait un truc super précieux…

— Et on te la vend pour seulement deux dollars, coupe Pearl, index et majeur relevé.

            J’analyse à mon tour l’objet. Deux dollars pour un trésor, ça vaut le coup. La pulpe de mon doigt suit les motifs en nacre, ça fait très celte. Pearl trépigne, et moi je craque, trop intrigué pour abandonner l’écrin.

— Vendu !

— Si tu arrives à l’ouvrir, tu me diras ce qu’il y avait dedans… Peut-être une bourse pour le M.I.T, plaisante Ashley en m’abandonnant à sa petite sœur surexcitée par ce que je suppose être sa première vente.

            Si seulement… J’aurais dû faire un club sportif, ça aurait été plus simple pour décrocher une bourse. Un an au M.I.T, ça revient aux environs de cinquante mille dollars. Même si mon père gagne bien sa vie avec son entreprise de dépannage, je sais que je devrais y mettre du mien pour financer. Peut-être avec un petit boulot, ou un prêt étudiant. Je ne sais pas et cette question me stress de plus en plus.

            Je tends deux billets froissés à Pearl, vague moyen d’étrangler l’angoisse qui me chatouille l’estomac quant à mon avenir. Je tourne les talons, j’ai tenu ma promesse en sortant. Et maintenant, je vais aller me noyer dans le boulot et le mystère de la boite.

            Je salue les voisins et me précipite à l’intérieur de notre pavillon. J’ai réalisé l’exploit de perdre une demi-heure en vie sociale, ma mère devrait être fière. Dans ma chambre, je me laisse tomber sur mon lit et me lance à l’assaut de la boite qui m’intrigue pas mal.

            À ma grande surprise, elle s’ouvre immédiatement.

            Merde, on m’a enflé de deux dollars avec cette histoire à la con !

            Mon regard glisse sur le petit sujet en translucide. Une fée. J’ai acheté une putain de fée ! En plus c’est kitch à crever, surement du verre imitation cristal, légèrement bleuté. Puis, une sensation d’apaisement m’envahit. Inexplicable. Plus je la regarde, plus je trouve les détails saisissants. Son visage. Ses ailes. La finesse de la découpe finit même par balayer ma rancœur de m’être fait avoir par cette histoire de boite qui ne s’ouvre pas.

            Je la pose sur mon bureau, le soleil vient la percuter, explose en un prodigieux arc-en-ciel dans la chambre. Je suis fasciné, jamais je n’ai vu quelque chose d’aussi beau. Les reflets sont superbes et les traits de son visage me paraissent de plus en plus réaliste.

            Je vais pour l’effleurer, me rendre compte jusqu’où est aller la main de l’artiste, quand une lumière aveuglante me transperce la rétine.

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