5. Opération fringues I

Retour à l’épisode 1

Avant que je n’aie le temps de comprendre, Ambroise file en direction du centre-ville. Je m’attends à un sermon sur ma façon de le vendre à cette horde de filles enragées, mais il se contente de sourire.

— Tu me ramènes ? je me hasarde après un long silence.

— Non. Tu as besoin de vêtements…

— J’ai pas de pognon, t’es au courant ?

— Ça tombe bien, ma carte a des envies d’évasion.

Je ferme les yeux, juste un instant, pour ne pas lui hurler dessus. Comment je pourrais accepter qu’il me paye mes fringues ? Mes muscles se tendent, j’ai besoin d’indépendance, mais sans job ce n’est pas possible. Si seulement le Diner s’était bougé de me faire mon solde de tout compte, j’aurais pu éviter ça.

— Isabeau, on se détend. Je sais que Paris ça a été dur pour toi… Et que tout ça c’est compliqué.

Après la réunion agitée à mon ancien appartement, je me suis longuement épanchée avec lui par texto. C’était des choses que je ne pouvais pas vraiment dire à Samuel. Et que je ne pouvais pas garder non plus pour moi. La trahison, elle me lacère encore le cœur. J’ai tellement cru en cette possibilité de plaire à des gens qu’on présente comme bien. J’ai tellement voulu faire partie de sa famille. J’ai tellement… tellement été conne.

Mes doigts se referment sur mes cuisses, j’accepte à contre cœur la générosité de mon ami tandis qu’il se stationne sur sa place réservée. C’est pratique d’avoir un logement dans cette avenue commerçante.

— Hey, encore une chose, lance-t-il en m’attrapant la main. Ferme les yeux.

— C’est quoi ce plan ? je me méfie.

— C’est le plan pour t’éviter de muter en petit homard. Ferme les yeux.

Une brume fraîche se pose sur mes joues brûlantes, mes tâches de rousseurs doivent commencer à sévèrement ressortir. Je reconnais l’odeur de vacances typique de la crème solaire.

— Que ferais-je sans toi ? j’exagère avec un sourire.

— Je suppose que tu finirais avec un cancer de la peau, sans vouloir être trop morbide.

Super léger comme vanne, dis donc !

       Nous nous observons, en silence, parce que sa blague était vraiment trop nulle. Pour dissiper le malaise de la plaisanterie loupée, j’emmène Ambroise à l’extérieur où une canicule nous écrase plus encore qu’au centre équestre. Les touristes se pressent, appelés par les restaurants qui déversent leurs odeurs alléchantes jusque sur le trottoir. La main en visière, je cherche où aller.

— Tu devrais proposer à Pinkie et Rarity de se joindre à nous, suggère-t-il.

Voilà que je me crispe à nouveau. On ne peut pas dire que nous nous sommes quittés sur une note positive la dernière fois. Mon cœur se serre, j’ai le sentiment de dire adieux à des années d’amitié qui m’ont sauvée.

— Je… Je ne crois pas qu’ils voudront venir…

— Tu serais surprise de voir à quel point une opération shopping peut nous réunir, s’esclaffe Pinkie.

Je fais volte-face, me retrouve totalement ahurie devant mes deux amis. Rarity m’évite du regard, alors que le géant d’ébène me claque une bise sonore comme si rien ne s’était produit la veille.

— Ambroise, par pitié, dis-moi que tu as prévu un budget chaussures aussi ? soupire-t-il.

— Mes ballerines sont neuves !

— Ce n’est pas parce qu’elles sont neuves, qu’elles ne sont pas un attentat à la mode !

Je bouillonne, Pinkie et le tact ça fait douze. Vexée, je marche en ronchonnant jusqu’à la plus grande boutique de prêt-à-porter qu’on trouve dans le secteur. Un étage. Des escalators. On se croirait presque à Paris.

Oui. Les escalators, c’est très parisien.

       — Avec Ambroise, on prend le rez-de-chaussée. On se retrouve aux cabines à l’étages les petits poneys magiques, glousse le styliste autoproclamé.

Le malaise. Le vrai, bon, gros, malaise. Bien pesant. Bien gluant. Bien poisseux. Bien je-vais-te-coller-à-la-peau. Je pourrais m’extasier devant l’intérieur du magasin pareil à un grand hall d’hôtel particulier. L’escalator est un peu un escalator d’apparat, à la sauce Forks, qui brise un espace avec une hauteur sous plafond vertigineuse.

Mais non. Il y a Rarity, blessée, aux yeux si tristes que je pourrais en pleurer.

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