39. Une longue histoire

Mon téléphone est resté sagement sur la table basse. Dommage pour moi. Je me saoule des paysages derrières la fenêtre d’une voiture un peu trop luxueuse pour être celle de Storm.

— Tu l’as volée à qui ? je grommelle en désignant les bois précieux de l’habitacle. C’est pas dans tes moyens.

— Il s’agit d’un prêt.

— Un prêt ? je répète avec un rire nerveux.

Un prêt ? Mais qui prête des voitures de luxes à un type aussi chelou ?

       — L’homme qui accueille la vente aux enchères tenait à ce que tu voyages confortablement.

Mon estomac fait un saut périlleux, mon cerveau préfère rester dans la brume plutôt que de comprendre le motif de mon enlèvement.

— Tu seras l’unique lot, reprend-il. Les hommes vont se battre pour avoir une esclave sexuelle docile et libertine…

— Je suis sortie du circuit et je ne veux plus être ta pute, sale porc, je rage.

Mes poings se serrent, la colère réchauffe mes veines jusqu’à les faire exploser une à une. La voiture s’engage sur une route sinueuse, Storm ménage le suspens. Je sais qu’il en a long à me dire.

— Si tu avais eu la décence de mourir dans les bois, nous n’en serions pas là. Mais, dans la mesure où tu es vivante et où ton petit esclandre à la librairie a ruiné mes chances dans l’édition, je vais te faire payer les dédommagements que tu me dois.

       Chaque mot me frappe comme un uppercut. Storm a pensé lui aussi à ma mort. Je n’étais rien pour lui. Je n’étais pas grand-chose pour personne. Sauf pour Pinkie et Rarity. Quand je pense à comment je les ai délaissés ces derniers jours au profit de Charlotte, ne leur adressant que de rares SMS au lieu de les voir, j’ai honte. Ils ont été mes piliers, ma famille quand j’en avais désespérément besoin.

— Ton ordi était plein de textes prometteurs, mais toi, sale pute, tu voulais tout garder pour toi. Je sais que tu avais l’intention de te faire repérer et de m’échapper. La gentille chienne soumise était prête à mordre la main qui la nourrissait.

— Tu profitais de moi. Tu as abusé de ma naïveté et tu m’as considérée comme un simple objet ! je m’emporte. Et, aujourd’hui encore, tu montres bien que je ne suis rien de plus qu’un bibelot à tes yeux.

— Un très joli bibelot… Un bibelot à la tête trop dure ! Les manuscrits finis, tu étais devenue totalement inutile. Tu aurais dû crever dans la forêt. Le coup que je t’ai mis dans le crâne aurait dû te sécher sur place. Mais non. Il a fallu que Madame survive et devienne une véritable gêne.

Désormais, tout est clair. Mon esprit s’illumine sous la révélation de mon agression. Storm me battait de plus en plus à cause de sa merde en poudre. Il m’avait fait croire à la gloire, au sacrifice pour la richesse, mais je n’en pouvais plus de voir défiler les hommes. Je voulais exister par moi et pour moi. Alors, mon ordinateur s’est rempli de romans et le plus prometteur était écrit en cachette dans cette clairière. Là, où il m’a débusquée. Là, où j’ai couru comme jamais en l’entendant arriver. Là, où j’ai voulu fuir mon bourreau, la mémoire encore fraîche d’une violente dispute de la veille. Là, où il a tenté de me tuer.

— J’allais t’achever avec un autre coup, mais ce connard de joggeur est arrivé. Alors, je t’ai piqué ton portable et tes affaires et j’ai envoyé le manuscrit en mon nom à plusieurs éditeurs pour au final être choisi par une énorme maison qui me promettait un gros coup marketing et la richesse. Tout ce que je voulais était là, je le touchais du bout des doigts. Mais toi… Toi, tu as encore une fois tout gâché, et aujourd’hui tu mérites d’être la chose d’un vieux pervers qui te baisera jusqu’à ce que mort s’en suive. Et puis, quitte à être en vie, autant que tu me serves à ramasser assez de pognon pour que je m’invente une autre vie.

Un voile noir tombe devant mes yeux. J’ai flirté avec la mort, je l’ai vue de si près que j’aurais pu la prendre dans mes bras. Il freine devant une maison bourgeoise à l’écart de la ville. Des voitures luxueuses sont stationnées devant. Je n’ai pas le courage de les compter, j’ai trop peur du nombre de clients qui participent à cette sordide enchère.

Un produit, je reste un produit inerte, incapable de bouger ou se défendre tant la situation m’assomme totalement.

Je ne vois rien de la maison, focalisée sur mes souvenirs. J’étais une libertine, une créature tellement en manque d’amour et d’affection qu’elle tentait d’en trouver dans les bras des clients. Je me faisais de l’argent, et j’avais un semblant de tendresse. C’était des moments fugaces, incertains, où j’interprétais les attitudes de la façon qui m’arrangeait le plus. De la façon la moins douloureuse pour moi.

 

      

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Une réflexion sur “39. Une longue histoire

  1. Alessandra dit :

    Et si Forks se trouvait parmi tous ces hommes ? Espérons-le pour Isabeau ! En plus, ça serait bien le genre d’endroit où on pourrait y trouver Forks… ça pourrait se tenir !!
    Arrrrrghhhh je veux connaître la suite maintenant 😀

    J'aime

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