38. Un visiteur indésirable

Samuel n’est pas réapparu depuis une semaine. Peut-être qu’il loge chez l’autre pouffiasse de Clémentine, ou alors il est à l’hôtel. Alors, j’ai l’appartement pour moi, en compagnie d’Ambroise qui s’évertue à me rendre ma bonne humeur.

Ce soir, il est sorti pour aller chercher à manger chez le traiteur. Aucun de nous n’avait envie d’aller jusqu’au supermarché pour faire les provisions. Je zappe, la télé est vide de programmes. C’est à se demander à quoi la TNT peut servir. Mon ventre gargouille, la porte d’entrée s’ouvre.

— Génial, tu as fait vite ! je me réjouis en me relevant du canapé. Je n’ai même pas eu le temps de mettre… la… table…

Les mots s’égrènent péniblement lorsque je découvre Storm aux pupilles dilatés face à moi. Son corps est en nage, et le canon sombre de son flingue pointe mes viscères. Je pourrais hurler, trembler, pleurer, mais rien de tout ça ne se produit. Mon corps passe en état de choc, comme lorsqu’il me tabassait jusqu’à me faire perdre conscience.

Sa main tremble, un filet de bave coule à la commissure de ses lèvres.

— Comment es-tu monté ? je frémis.

— Le concierge tenait à la vie. Et il sait qu’il a pas intérêt à appeler les flics.

Sa voix est presque celle d’un automate détraqué, rendant l’ensemble plus glauque encore. Il aspire de l’air entre ses dents dans un bruit de sucions qui me dégoûte. Je suis incapable de bouger, ou de lutter.

— Tu vas me suivre ma jolie Ivy, ricane-t-il. Jolie, jolie… Jolie Ivy…

— T’es drogué. T’es complétement raide, je reproche à voix basse.

Ma voix continue de s’incliner face à lui. Ma vie se met à défiler dans des flashes aveuglants. S’il tire, je n’aurais pas pu dire adieux à Samuel. Non. Nous resterions fâchés pour une connerie de greluche qui a su parfaitement aiguillonner ma jalousie.

— Tu en veux ? Tu veux la jolie poudre, jolie Ivy ? Hein ? HEIN ?

Non. Garde ta merde !

       Il empoigne mon bras, je me réveille, sors de cette léthargie morbide. Je me débats, rues contre lui pour le déséquilibrer.

— Hop, hop, hop, jolie Ivy… Tu vas te calmer où une cervelle va sauter.

— Vas-y, tire, je n’ai plus rien à perdre.

J’ai déjà perdu ma raison de vivre, maintenant que Samuel n’est plus là, quel intérêt de se battre pour vivre ? Oh, bien sûr, Rarity, Pinkie, Charlotte et Ambroise seront un peu tristes, mais avec le temps ça passera. Pour un peu, j’ai presque envie de rire. Une fin minable, pour une fille minable. Je ne méritais pas Samuel. Je ne méritais personne. J’étais l’erreur. J’étais celle qui n’aurait pas dû exister. J’étais celle qui aurait dû se noyer dans cette mer agitée.

— Non, j’ai encore besoin de ton petit minois de salope. Si tu te bouges pas pour me suivre, j’exécuterai ton cher Ambroise. Et si ce n’est pas lui, ça sera un gamin pris au pif dans la rue, compris ? susurre-t-il à mon oreille.

J’ai envie de gerber, je n’ai pas la dextérité nécessaire pour le désarmer. Intérieurement, je prie pour que Rarity trouve ça bizarre que je mette fin d’un coup à notre conversation par texto. Ou qu’Ambroise revienne rapidement et signale ma disparition.

Il me pousse sans ménagement, tord douloureusement mon bras dans le dos.

— Alors, je t’explique, une voiture attend en bas, tu vas gentiment monter dedans et personne crèvera par ta faute, poursuit-il en me poussant dans l’ascenseur.

Je ravale ma salive, je n’ai pas d’autres choix que d’obéir. Car il ne s’agit plus de moi. Il s’agit des autres. Des innocents. De ceux qui n’ont pas à payer pour quelque chose d’aussi misérable que ma vie. J’ignore où je vais, ni ce qu’il va faire de moi. Mais, étrangement, je n’ai pas peur. Je suis même prête à affronter le pire, pourvu que mes proches ne souffrent pas.

Je crois que je vais mourir. J’espère qu’il y a autre chose après.

      

 

 

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