37. Le domaine des Lescures

Ma nouvelle amie n’a pas hésité une seule seconde à m’embarquer avec elle. Entre bafouées par leur amour, nous avons de quoi nous épauler et nous comprendre mutuellement.

La maison des Lescures est une villa résolument moderne, aux lignes pures et artistiques. Des énormes sphères entourent le cube centrale, Charlotte me glisse qu’il s’agit d’une maison d’architecte des années 70. Quand nous pénétrons à l’intérieur, j’ai l’impression d’être dans un James Bond. Marbre noir au sol, ameublement blanc avec les fameux fauteuils bulles et un gigantesque aquarium en colonne au centre de la pièce principale.

Nous montons un escalier courbé qui scintillent de mille feux, je m’arrête sur une marche, l’observe longuement.

— Il est entièrement incrusté de Swarovski. C’est beau, n’est-ce pas ?

— On dirait un escalier de conte de fée, je me pâme.

Si je pouvais voler une des marches, il y aurait de quoi vivre toute une vie sans soucis de pognon.

À l’étage, je découvre la chambre de Charlotte. Un espace immense dans les tons roses et avec les murs tellement couverts de coupures de magazines encadrées que je ne saurais dire s’ils sont réellement parme. Je bazarde mes chaussures pour profiter au maximum de la moquette épaisse et moelleuse rose pâle.

— Qu’est-ce que tu fais !?! proteste-t-elle. C’est une coutume de pauvres de retirer ses chaussures sans y être invité ?

— Je me mets à l’aise ! Ça serait con de violer ta moquette avec mes chaussures, non ?

Elle hausse les épaules et appuie sur une télécommande pour dévoiler un immense écran dissimulé dans un meuble. Ce n’est pas sans me rappeler ma chambre chez les Forks. Une vague de nostalgie vient m’engloutir. Samuel était si mystérieux, si timide. Il était comme un nouveau monde impossible à conquérir.

— Nous allons regarder des films de filles, je t’aurais bien proposé de la glace pour oublier ton chagrin, mais ici c’est interdit.

Je me pose à ses côtés dans son lit rond où trônent une cinquantaine de coussins. Sans le vouloir, elle vient d’ouvrir une brèche dans sa carapace.

— Dis donc, ta famille a l’air strict…

— Ils le doivent, j’ai un nom à assumer. Tu vois toutes ces coupures de magazines ?

Je hoche la tête, sa voix a changé. Comme si elle appréhendait ce qu’elle s’apprêtait à me dire.

— Porter un nom tel que le mien appelle des obligations. Je n’ai pas de frère ni de sœur. Il n’y a personne pour transmettre notre nom, alors c’est à moi de l’inscrire dans la postérité. Ainsi, puisqu’une carrière dans la finance et les affaires n’est pas pour une femme, je me dois de nous rendre immortels avec ma beauté.

Son discours me scie complétement. En quoi les femmes ne sont pas faites pour les affaires ? Il y a eu des P-D.G brillantes et des femmes qui ont changé le monde. Son raisonnement moyenâgeux me donne autant envie de hurler que l’absence prolongée de Samuel. J’ignore où il est. Ce qu’il fait. Je ne sais même pas si je le reverrai et mon cœur saigne à cette simple idée. Avec tout le mal que j’ai fait, j’ai sans doute mérité tout ça.

Avant que je ne puisse lui dire ma façon de penser, une femme BCBG fait son entrée. Son tailleur beige met en valeur sa silhouette parfaite, et seules de très rares ridules au coin de ses yeux pourraient trahir son âge.

— Charlotte ? Tu me présentes ce… cette… personne…

— C’est Isabeau, la petite amie de Samuel, Mère, informe-t-elle d’une voix éteinte.

Un poignard se plante dans mon ventre. Je ne suis même plus certaine que nous soyons en couple. Une larme menace de s’échapper de mes paupières, je voudrais le voir et lui présenter des excuses.

— Il me semblait t’avoir conseillé de t’entourer de personne qui mettent en valeur ton physique, persifle-t-elle. Déjà que la nature t’a donné des yeux bleus insipide et un visage quelconque, il ne faudrait pas que le charisme de tes congénères te fasse définitivement oublier…

— Oui, Mère…

L’intéressée quitte la pièce sans une formule de politesse pour moi. Charlotte fixe le vide, la peine accrochée à son visage pourtant joli.

— Un jour, je serai une égérie de luxe et ma mère regrettera tout ça, murmure-t-elle.

J’approuve silencieusement. Maintenant, j’ai conscience que la méchanceté de Charlotte n’est pas gratuite. C’est simplement une jeune femme qui a peur de ce qu’elle est, qu’on rabaisse sans cesse chez elle et qui a besoin de cette coquille d’amertume pour survivre et exister.

Désormais, elle la laisse complétement de côté pour permettre à notre amitié de grandir et d’exister malgré un quotidien compliqué.

Et c’est parce qu’elle est mon amie, qu’elle m’a tendu un mouchoir avant même que je ne m’effondre totalement en songeant à la relation toxique entre Samuel et son père. En songeant à ce nous qui n’existe plus.

 

 

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