35. Storm

Je caresse le dos de ma nouvelle amie, elle pleure toutes les larmes de son corps, avachie sur le banc d’un centre commercial. Nous ne sommes pas loin de la librairie, elle inspire de façon chaotique, renifle et s’effondre à nouveau.

— Il m’a quittée. Cette fois c’est vraiment fini. Tu te rends compte, Isabeau ?

Je l’invite à poser sa tête sur mon épaule. Ils se sont vus hier, de ce que je sais ça a été explosif. Aujourd’hui, le couple digne d’une couverture de magazine n’existe plus.

— Votre couple était un arrangement. Tu mérites mieux, beaucoup mieux, je tente de la réconforter.

— Je sais, mais… L’amour finit par venir et moi j’étais folle d’Ambroise, larmoie-t-elle.

— Tu en trouveras un autre. Un homme qui t’aime réellement pour toi et pas par jeu de pouvoir.

J’ignore si mon discours la convainc vraiment, si je parviens à la toucher réellement. Mais elle sèche progressivement ses larmes. J’imagine à sa place combien je serais dévastée. La pauvre s’est contrainte à tomber amoureuse pour au final se faire plaquer.

— Ma mère dit que c’est de ma faute, raille-t-elle.

— Et ton père ? je me hasarde pour trouver de quoi la réconforter.

— Mon père… Mon père doit être avec une de ses maîtresses dans les îles. Il se fiche royalement de mon histoire avec Ambroise, c’était une idée de ma mère.

Comme quoi, la richesse ne fait pas le bonheur…

       J’embrasse sa joue trempée et lui fais un sourire.

— Avec le temps, ça ne te fera plus mal, je promets à voix basse.

— Oui, avec le temps…

Elle renifle un dernier coup et redresse son menton. Je la préfère bêcheuse plutôt que triste. Avec une capacité hallucinante à changer d’attitude et d’humeur, elle lisse le plat de sa robe et efface toute trace des sanglots.

— Bon. On a un psychopathe à coincer, lance-t-elle avec entrain.

Je lui emboîte le pas à travers la galerie commerciale. La foule se densifie à mesure que nous approchons de la librairie, le coup marketing a dû être drôlement bien rodé pour qu’une simple dédicace d’un auteur inconnu amène autant de monde.

— Ils distribuent des bracelets pour faire des groupes, c’est dingue, je m’étonne face à la jeune fille en tee-shirt trop grand qui nous colle dans les mains un bout de plastique rose.

— Ça veut dire quoi cette couleur ? questionne Charlotte.

— Que vous avez au moins deux heures d’attente, informe-t-elle froidement.

C’est pas la sympathie qui l’étouffe…

       J’ignore pourquoi elle a décidé de jouer les connasses, peut-être qu’elle rêve d’avoir le mystérieux auteur pour elle toute seule. À moins que piétiner face à une foule de groupies en chaleur qui ne connaissent même pas un tant soit peu la personne qu’elles s’apprêtent à voir la gonfle. C’est bizarre quand on y pense. Moi, j’ai des années de souvenirs avec lui. Parfois heureux, souvent tristes, je ne saurais dire lesquels me blessent le plus.

Les lectrices en furies se sont inondées de parfum, l’odeur me prend à la gorge et me colle la gerbe. Est-ce que j’aurais le courage d’aller jusqu’au bout ? Le bras de Charlotte vient me soutenir quand je commence à reculer, la peur au ventre.

— Je suis là, ne t’inquiète pas.

Tu n’as pas idée de son degré de monstruosité. Tu n’as pas idée de ce qu’il a pu faire.

       La drogue, ces soirées à le regarder basculer, chavirer dans un monde parallèle décuplant sa violence. Ses narines étaient blanches, il empestait la vieille sueur et frappait tout ce qui passait à sa portée. Je n’ai jamais touché à cette merde, j’avais trop peur de sombrer dans une spirale plus sordide encore que la prostitution.

La foule avance, s’engouffre dans l’entonnoir formé par des rayons qu’on n’a pas optimisés. Les allées deviennent étroites, les piaillements incessants m’assourdissent et me file un mal de crâne insoutenable. Je voudrais hurler, vider une bonne fois pour toutes mes tripes de toute cette rage qu’il anime en moi.

Je me recroqueville et ne cherche même plus à le voir quand enfin j’entends sa voix. Mon sang se glace, je viens de mourir.

— Isabeau, tu es pâle, s’inquiète Charlotte.

Je l’entends comme si elle était loin, à des centaines de mètres. Sa voix se perd dans mon esprit. Chacun des coups que Storm m’a donnés vient se graver dans ma chair. J’endure cette douleur comme une manière de m’affranchir définitivement de lui. J’inspire, il me semble que mes os craquent, j’ai mal comme si on venait fraîchement de me les briser.

Alors, j’avance, écarte une à une les greluches qui s’amassent devant sa table, reconnaît une eau de toilette trop forte qui tente de masquer son odeur infâme. On me gueule dessus, on m’insulte, mais qu’est-ce que j’en ai à battre ?

Ses grandes mains ne me font plus peur. Son nez d’aigle perce son visage, je me demande comment j’ai pu trouver beau un homme avec les traits aussi brusques. Rien à voir avec l’harmonie de ceux de Samuel. Mon incarnation de la tendresse me manque. Mais je ne pouvais pas affronter mon bourreau avec lui.

C’est à moi de le combattre, et à moi seule.

— Attendez votre tour, scande une lectrice au décolleté plongeant.

— Ce type est en train de dédicacer mon livre, alors dégage de là, connasse !

Ma rage me dépasse, le bouleversement me fait jeter le premier bouquin qui me tombe dans la main à sa tête.

— TU M’AS VOLÉ MON LIVRE ! TU M’AS AGRESSÉE DANS CETTE PUTAIN DE FORET !

Je crie, me purge de toute cette haine que j’ai contre lui. Je tente de sauter par-dessus la table pour le boxer comme il le mérite, mais je suis retenue par une poigne puissante.

— LACHEZ-MOI ! JE SUIS LA VRAIE AUTEURE !

Il me l’a volé. Il m’a tout volé !

       Ma vie. Mon premier amour. Ma première fois. Mon premier livre. Tout. Ce connard m’a tout pris !

— Tu te ridiculises mon cœur…

— Je ne suis pas ton cœur ! T’es qu’une enflure qui s’est servi de moi !

Il fait claquer sa langue et me juge profondément de son regard d’acier. Je ravale ma salive, me débat. Tout semble se passer au ralenti. Chaque respiration est lourde, pèse une tonne sur ma cage thoracique. Mon cœur pourrait bien cesser de battre que je ne remarquerais rien tant je suis accaparée par mon désir de vengeance.

Il agite la main avec un sourire goguenard quand la sécurité m’éloigne. Charlotte est là, elle parle. Je ne sais pas ce qu’elle dit, je ne sais pas si c’est bon pour mon matricule ou pas. On me traîne, je ne bouge plus. J’ai déjà l’intime conviction que nous nous retrouverons. Cette première confrontation n’était qu’un prélude. Que le début de la fin.

 

 

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