33. Libertine

Samuel

Mon père patiente dans le fauteuil. Ambroise déboule dans le salon, à bout de souffle. À croire qu’il est venu en courant depuis son appartement. Du coin de l’œil, je redécouvre le salon d’apparat, revois la pauvre Isabeau se prendre le mur en pleine face. Puis, la révélation vient me hanter.

— Je suis là ! expire Ambroise. C’est quoi l’urgence ?

Je cherche mes mots, triture mes doigts. Je n’en mène pas large.

— J’espère que tu ne nous accapares pas pour une broutille, s’impatiente mon père.

C’est l’impulsion qui me fallait.

— Isabeau a été prostituée. Storm l’a vendue à des hommes, je crache, à bout de nerfs.

Ambroise devient plus pâle que la mort, mon père se râcle simplement la gorge, imperturbable. Je voudrais le secouer, le gifler. Je ne supporte pas de le voir stoïque, sans aucune volonté d’aller péter la gueule à ce maudit Storm.

— Je ne vais rien dire à ses amis, je reprends. Et je ne vais pas lui rappeler non plus.

— Et si Isabeau s’en souvient ? C’est quand même bizarre que Pinkie et Rarity ne nous en ai jamais parlé…

— C’est sans doute parce qu’ils ne sont pas au courant, suppose mon père avec justesse. Et je me demande ce que ça nous apporte de le savoir. Après tout, elle m’a sauté dessus au bout d’une semaine, il n’y a rien d’étonnant dans cette information…

Je vais le tuer !

       Ambroise me retient lorsque je me jette sur lui. Je me débats comme un lion, n’hésite pas à donner des coups à mon ami pour atteindre mon connard de père.

— Espèce d’enculé, pourquoi tu réagis comme ça ? Pourquoi tu fais comme si tu t’en branlais alors que tu la supplies de te choisir ? HEIN ? je m’époumone.

Il se lève, doucement. Sa main ornée d’une chevalière lisse sa veste de costume et l’autre réajuste sa cravate. Son regard vert se durcit, devient plus tranchant une lame qui viendrait perforer mon thorax. Je la sens s’enfoncer dans mon cœur, me donner des envies de renoncer à mon nom.

— Samuel, contiens-toi, tu es ridicule. Je ne t’ai appris ni la vulgarité, ni la violence, et encore moins à me tutoyer, tance-t-il sans perdre son détachement.

D’un seul coup, je m’immobilise. Ambroise me relâche, méfiant malgré tout.

— C’est pourtant toi qui fouette et dit des saloperies en anglais à tes soumises…

Je crois que je vais perdre Ambroise. Son regard ahuri passe de l’un à l’autre, il a l’air sur le point de gerber.

— C’est un jeu, rebiffe-t-il.

— Ouais. Un jeu.

C’est ça, un jeu tordu. Comment j’ai pu être assez con pour accepter ça ?

       J’attrape mon ami par le bras pour le sortir de sa catalepsie, il répète en boucle le mot « bordel », mais je ne suis pas persuadé que ça va réellement nous aider. Sur le perron, je le mets face à moi et lui décoche une bonne gifle pour le refoutre en état d’avoir une véritable discussion.

— Ton père fait du BDSM ?

— Mon père fait du BDSM, je reprends posément.

— Sans déconner. Ton père, il fait du BDSM ?

— Merde, Ambroise tu deviens lourd là !

Il croise les bras, me jauge de haut en bas comme s’il s’attendait à me voir sortir une corde ou je-ne-sais-quoi.

— Tu te rends comptes de toutes les vannes que j’ai faites sur ça ? Tu te rends compte que mon gag le plus drôle devient réel ? panique-t-il.

— On se calme ! Tu vas t’en remettre, je pensais que tu serais davantage choqué par le passé d’Isabeau, je m’insurge.

Il baisse la tête, je cherche son regard, mais il me fuit, comme le ferais un mec coupable.

Pourquoi il se la joue mec coupable ce con ?

       — Tu sais… Je ne vais pas te mentir… Depuis le coup du resto, je m’en doutais un peu, soupire l’éphèbe.

— Attends, depuis tout ce temps tu soupçonnes quelque chose et tu ne m’as rien dit ? je m’emporte. Je croyais que t’étais de mon côté !

— Je suis de ton côté ! Mais comment voulais-tu que j’aborde la chose ?

Je me sens salement trahi. Les idées et les infos tournent dans ma tête à m’en filer la migraine. Je plante là l’autre abruti et file à toute vitesse à l’appartement. Le paysage défile jusqu’à devenir des vagues de couleurs flous. Je pourrais en chialer de rage de tout ce que j’ai pris dans la gueule. Il y aurait même de quoi se foutre en l’air.

Pourtant, quand j’arrive, quand je tombe sur Isabeau et son immense sourire avec ses yeux qui gueule « je t’aime plus que ma foutue vie », à cet instant, je sais que je vais me battre. Pour elle. Pour qu’après le cauchemar qu’a été sa vie, son existence devienne un rêve.

Je la rejoins en quelques enjambées, l’embrasse à pleine bouche tout en savourant le contact de son corps avec le mien.

— Je vais te faire l’amour, j’halète contre sa joue brûlante.

Je vais oublier tous ces connards qui gravitent autour d’elle et l’aimer comme elle le mérite.

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