30. L’affiche

Assise à la table d’un petit resto de la galerie commerciale, je me confonds en remerciements.

— Tu sais, je te rembourserai le repas. Il faut juste que Max me verse mon solde…

— Oublie, j’ai eu mon argent de poche en début de semaine. Ici les repas sont donnés, franchement trente euros le menu, c’est une broutille…

Une broutille, ça dépend pour qui.

       — Ils n’ont rien de light, reprend-elle.

— Je t’en prie, tu fais une taille de moins que moi. Manger une entrecôte avec des frites ne va pas te tuer !

— J’ai un tempérament à grossir. Alors, je dois toujours faire attention. Toi, tu manges ce que tu veux et tu ne prends pas un gramme, c’est injuste.

J’ai surtout souvent manqué de nourriture…

       Mais je ne relève pas. Elle opte pour une salade, je choisi une viande grillée avec en entrée des beignets d’oignons. Je suis un gouffre, je pourrais même manger la table avec. Nous conversons joyeusement. Enfin, je l’écoute surtout me parler de leur drôle d’univers.

— Et alors, cette pétasse d’Ivory a mis ses seins sous le nez d’Ambroise. Tu te rends comptes ?

— C’est dingue, dans tes histoires ça finit toujours par une salope qui montre ses nichons à Ambroise…

— Parce que mon homme est entouré de petites pouffes. Au moins, je dois te reconnaître ça, tu ne lui as jamais fait le coup du top-less.

— Beurk ! Tu rigoles ou quoi ? Je vais pas montrer ma poitrine à un mec que je considère comme mon frère !

Ma réaction semble la satisfaire, je voudrais me risquer sur le sujet de son obsession du physique, mais je pense que notre réconciliation est encore trop fraîche pour ça. Le serveur m’apporte mon sundae au brownie, je lui souris et propose ma cuillère à Charlotte.

— Tu devrais goûter, ça a l’air très bon.

— Non, trop de calories.

Je soupire longuement en dégustant mon dessert, Charlotte en profite pour se refaire une beauté. Même négligée, elle a cent fois plus de classe que moi.

— Tu as remarqué ? questionne-t-elle en observant son miroir de poche.

— Quoi ?

— Des garçons nous regardent, souffle-t-elle en me tendant l’objet.

Je vois se refléter deux types de la vingtaine qui la reluque de haut en bas.

— Rectification, ils te regardent !

— Ne sois pas ridicule, je n’intéresse personne.

Je roule des yeux, si elle veut jouer les aveugles je ne peux rien faire pour elle. Elle règle l’addition et passe devant la table des garçons en ignorant leur tentative d’approche plutôt foireuse.

Elle s’égare dans la contemplation d’une somptueuse robe de mariée ornée d’une envolée de papillons au centre de la galerie. Mes doigts se posent sur les épaules de mon amie, un sourire aux lèvres.

— Un jour, tu la porteras.

— Nous verrons si Ambroise veut toujours de moi…

Je voudrais pouvoir la rassurer, seulement c’est compliqué de savoir ce qui passe par la tête de son petit ami en ce moment. Un peu comme dans la tête de Samuel. Soudain, je fixe une affiche géante en vitrine d’une énorme librairie.

       Le titre me frappe, comme un lointain écho et se ferait plus présent, plus insistant. Je le connaît. Et ce résumé. Cette histoire.

— Isabeau ?

Je ne réponds pas, trop en état de choc. Mon corps entier vibre, tremble, chaque pulsation se répercute dans mon cerveau, dans mes oreilles. Le bruit devient un immense bourdonnement et le monde s’effondre pour me laisser au milieu des bois face à mon ordinateur. Les touches ont du mal à répondre, mes doigts tapent avec retenue le mot « fin » sur un document portant ce nom, celui affiché à l’entrée de cette librairie.

— Oh mon Dieu… C’est mon livre.

Charlotte se rapproche, je ne vois plus que cette gigantesque toile où s’étale le nom de Leo Sparks avec, en dessous, un résumé qui évoque parfaitement ma trame.

— Storm a volé mon manuscrit, je souffle, complétement dépassée. Il l’a volé et il a réussi à se faire éditer en un temps record…

— Tu crois ? s’alarme mon amie.

— Il en est largement capable… Mais je dois en avoir le cœur net.

— On a qu’à se pointer à sa dédicace.

Je la dévisage, elle hausse des épaules, tout comme à la parfumerie. J’ai envie de la traiter de folle et de génie en même temps. Storm ne pourra pas m’empêcher de venir à la dédicace, et alors je découvrirais son livre en avant-première et pourrais revendiquer mes droits s’il s’agit bien de mon manuscrit !

— Charlotte, je crois bien que je t’adore !

— Je fais toujours cet effet quand je brille par mon intelligence, lâche-t-elle en passant la main dans ses cheveux.

Je ne peux m’empêcher d’éclater de rire, cette affiche devient la lumière au bout de mon tunnel.

 

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