21. Enquête

Retour à l’épisode 1

Samuel

       Mon doigt balaie l’écran, trois jours après le retour d’Isabeau, je peine à l’abandonner pour la journée à chaque fois que je dois partir au boulot. J’ai transféré tous les SMS de mon père à son attention, les lis et relis sans relâche.

« J’ai deux places pour l’opéra, qu’en dis-tu ? »

Isabeau à l’opéra, quelle blague ! Je ne l’imagine pas une seconde subir quatre heures de chants en allemand incompréhensible dans une robe de couturier.

« Il y a un restaurant divin sur la côte. »

Il se traîne devant elle. Il n’est plus foutu de lui donner des ordres, rangé au simple rang de soupirant. Isabeau a du pouvoir sur les hommes, plus qu’elle ne le croit. Nous sommes trois à lui manger dans la main, et nous serons plus encore lorsque nous entrerons à la fac, c’est certain.

« Viens au domaine, tu pourras faire ta chambre à ton goût. »

Ridicule. Plus les réponses se font attendre, plus il bascule dans le pitoyable. Je soupire longuement, posté devant le Diner. Son patron est là, je reconnais sa voiture déjà aperçue dans le passé. J’inspire profondément. Je dois le mettre face à son délit. Contact coupé, la radio réduite au silence, je claque la portière et m’avance d’un pas lourd en direction du restaurant. La façade métallique reflète le soleil matinal. Je ne commence à bosser qu’à dix heures, j’ai une heure devant moi pour le cuisiner.

Une odeur de café et de viennoiseries chaudes flotte dans l’air, Pinkie me salue, perché sur ses patins.

— Il est dans son bureau. Tu prends la porte de service et c’est juste à ta droite, souffle-t-il sous l’œil inquisiteur d’un employé au comptoir.

J’acquiesce silencieusement et prend le chemin indiqué. Je reconnais le bruit d’un clavier malmené, ponctué de ronchonnements. J’hésite à toquer, pousse finalement la porte sans annoncer mon arrivée. La colère fait se contracter chacun de mes muscles. J’ai eu un choc en voyant mon Isabeau rentrer avec des cheveux sombres, presque tristes à côté de son fameux roux qui allait avec sa personnalité lumineuse. Je hais cette coloration. Et je hais ce qui l’a poussée à faire ça.

Le patron lève la tête, m’accueille d’un sourire narquois.

— Que me vaut l’honneur de votre visite ?

Retour au vouvoiement, on pourrait le croire civilisé.

— Il me semble que nous devons éclaircir un point, je rétorque avec flegme.

Il m’invite à m’asseoir, je prends place dans une chaise merdique bas de gamme. Il ne doit pas avoir l’habitude de recevoir dans son bureau.

— Hakim, ramène-nous deux cafés ! beugle-t-il sans lever son cul.

Un café, il va falloir au moins ça pour me faire avaler ce qu’il va me dire. Deux tasses fumantes sont posées devant nous, je ne sucre pas, bois d’un trait l’espresso serré.

J’aimerais enlever l’air goguenard de son visage, il semble serein, comme s’il n’avait kidnappé personne.

— Il paraît que vous affectionnez les collections.

— Tout le monde aime collectionner, répond-il platement.

Ma paume se pose sur le contre-plaqué du meuble, nous nous affrontons du regard sans ciller.

— Je sais que vous avez un book où vous collectez les articles sur Isabeau. J’exige de le voir et de comprendre pourquoi.

Il s’esclaffe, je refoule mon envie de lui sauter à la gorge.

— À situation exceptionnel, comportement exceptionnel, philosophe-t-il. Un matin, Ivy…

— Elle s’appelle Isabeau, je corrige durement.

— On se calme ! Isabeau ne s’est pas pointée au boulot. Imaginez ma panique quand ses amis m’ont annoncé qu’elle avait tout simplement disparue avec son mec. Alors, j’ai commencé à collecter les articles que je voyais dans la presse. Je me suis présenté à la gendarmerie dès la première photo publiée, mais ils m’ont répondu que la personne qui l’avait trouvée souhaitait lui laisser une semaine pour respirer et retrouver la mémoire avant de la confronter à sa vraie vie.

Je m’adosse à la chaise, bras croisés. Je savais que mon père avait retardé les retrouvailles. Il voulait qu’Isabeau ne soit pas trop choquée, puis au fond ça m’arrangeait bien de l’avoir un peu pour moi au domaine. J’imagine la tête de mon géniteur quand il a dû voir le profil des amis de ma petite amie.

Contre toute attente, il extirpe le fameux dossier de son tiroir et le fait glisser sous mon nez. Pourquoi tant de transparence ?

 

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