13. À l’improviste

Retour à l’épisode 1

Samuel

 

       Le moteur vrombit, je digère mal ce que le boutonneux m’a appris sur Isabeau. Mestrio, c’est un homme discret, qui dirige plusieurs concessions automobiles dans la région. J’appuie sur l’accélérateur, me fous des limitations. J’ai besoin de réponses. Peut-être que Gérard a déjà évoqué une jeune femme qui lui tenait compagnie durant des repas. Ou, peut-être qu’Isabeau avait postulé chez lui.

Mais, alors, pourquoi des robes de créateurs ?

       Mestrio a perdu son épouse l’an dernier, il l’aimait de toute son âme et a connu une terrible dépression. Nous en avions discuté avec père et assisté aux funérailles. L’homme était complétement effondré.

Peut-être qu’Isabeau était une petite distraction le temps de dîners afin de le sortir de sa dépression ?

       C’est ce qui me paraît le plus probable. Elle a le cœur sur la main et n’aurait pas hésité à faire la conversation à une personne triste pour l’égailler un peu. Et lui… Et lui, il devait lui offrir des robes pour la remercier.

Tout s’explique.

       Je me stationne devant le perron, me remémore avec nostalgie lorsque je suis rentré du lycée pour les vacances d’avril et qu’elle était là, penchée à la fenêtre. Je peux revoir sa silhouette, son air aussi étonné qu’effarouché.

Je monte les marches quatre à quatre, sans attendre d’être accueilli par Catherine. Le soleil pénètre par les hautes fenêtres, le parquet fraîchement entretenu dégage un délicieux parfum de cire d’abeille.

Quand j’entre dans le salon, mes yeux s’arrêtent sur une femme à quatre pattes. Des oreilles de chats, un collier avec un grelot et un plug accessoirisé d’une queue touffue…

Oh merde ! Pas encore !

       — Il me semblait que nous avions convenu que tu ne devais plus débarquer à l’improviste, soupire mon père sans lever les yeux de son journal.

— Il y avait urgence. Et dites à votre… chat… d’arrêter de me regarder de travers !

Ses yeux sont cinglants, elle n’a pas l’air spécialement fine à boire son lait dans une écuelle. Je ne comprendrais jamais quel plaisir on peut trouver dans cette mise en scène ridicule.

— Quelle urgence ?

— On a découvert du nouveau sur Isabeau.

Il laisse tomber les papiers froissés sur ses genoux, je me plante devant lui. Mon cerveau ne peut s’empêcher de l’imaginer avec Isabeau au lit. Je ferme les paupières, je voudrais tout oublier, ne rien savoir, vivre dans l’ignorance. Ou bien remonter le temps et l’empêcher de faire ça.

— Avant son agression, Isabeau dînait régulièrement avec Mestrio au Paisible.

Ses yeux s’écarquillent, sa main s’égare sur la croupe de la soumise. Ça me dépasse complétement. Comment peut-il les traiter en animal ?

— Et ? interroge-t-il.

— Quoi « et » ? C’est déjà pas mal non ?

— Donc, si je résume… Tu es venu m’importuner pour m’apprendre qu’Isabeau avait l’habitude de fréquenter une de nos connaissances et que tu n’en sais pas plus ? persifle-t-il.

Son chat ronronne, il a l’air de s’en foutre royalement. À quoi joue-t-il ? Chaque indice peut nous mener à Storm, et il réagit comme si ça n’avait aucune importance.

— Je t’invite à prendre congé. Reviens me voir quand tu auras de vraies informations. Et non pas juste des divagations sur les habitudes de notre ami Gérard.

Je me retiens de lui hurler dessus, ce sombre connard est fermé au dialogue et doit certainement bouder car il est sans nouvelle de sa lubie rousse. Je tourne les talons, m’éloigne de cette pièce toxique pour retourner en trombe chez Ambroise. Mais quand je vois Charlotte m’attendre au pied de l’immeuble, je comprends que le pire reste à venir.

Renfrognée, bras croisés, elle me harponne dès que je m’approche.

Mon petit ami est parti chercher ta petite amie. Est-ce que nous allons tolérer cette comédie encore longtemps ?

Mon cœur s’arrête, une angoisse violente m’étouffe.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Ce qu’il s’est passé, c’est que j’ai voulu avoir une discussion avec Ambroise et qu’elle est partie pour faire son intéressante. Résultat, voilà une heure qu’il crapaüte dans les rues pour la retrouver, feule-t-elle.

Une heure ? UNE HEURE ? ELLE A DISPARUE DEPUIS UNE HEURE ?

       Non… Non, intimement je sais, et j’ai la conviction, que cette disparition n’est pas seulement le fruit d’un mal-être d’Isabeau.

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