4. Leçon particulière

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Le sable rentre dans mes ballerines, je porte le même jeans qu’à Paris, faute de fringues.

       — Ambroise…

       — Monsieur le moniteur, corrige-t-il en bombant le torse.

       — Que t’es con, je soupire. Alors, Monsieur le moniteur, tu ne crois pas que monter dans cette tenue c’est une idée de merde ?

       Il me met une bombe sur la tête, j’ai envie de gerber.

       — Tu n’as pas la tenue adéquate, c’est vrai. Mais si je te laissais une chance de fuir, tu te serais barrée et tu ne serais jamais montée à cheval. Je commence à te connaître.

       Il m’invite à monter sur un genre de marchepied, un montoir. La jument est tranquille, elle reste bien immobile, mais j’ai les jambes coupées par la peur. Je tremble, c’est plus fort que moi.

       — Allez, tu peux le faire…

       — Non. Non, je vais rester sur le bord et l’encourager…

       — Tu vas monter. Tu peux le faire, pour lui.

       Un ultime frisson me secoue de la tête au pied avant qu’Ambroise ne me soulève comme une brindille pour me mettre sur le canasson. Mes doigts se crispent immédiatement sur la selle, je n’ai pas le courage d’attraper la bride.

— Allez, il faut prendre les rênes comme ça… Isabeau, lâche la selle, m’encourage-t-il en me montrant comment saisir le bout de cuir.

       Il faut le faire pour Samuel. Tu peux le faire… Tu es courageuse…

       Je tends une main tremblante, Câline décide de bouger.

       — FAIS-MOI DESCENDRE ! je couine d’une voix suraiguë.

       — Elle a juste fait un pas en avant, allez prend les rênes et mets tes pieds dans les étriers !

       Maladroitement, je glisse la pointe des pieds dans les étriers.

       — Comme chez le gynéco, je plaisante bêtement.

       — Comment veux-tu que je me concentre en t’imaginant chez le gynéco ?

       Je lance un regard horrifié à mon nouveau meilleur ami, qui affiche un grand sourire taquin.

       — Je t’interdis de m’imaginer chez le gynéco !

       — C’est toi qui a commencé avec tes histoires de gynéco…

       — Je crois que je préférerais être chez le gynéco. C’est dire…

       Il fait avancer la monture, je persiste à me tenir à la selle pour ne pas tomber. C’est que ça bouge ces bestioles ! Ma mâchoire se serre, je n’arrive pas à me détendre sur l’animal. Je n’ai qu’une envie : FUIR !

***

       Ce n’est qu’au bout d’une longue, très longue, affreusement longue… interminablement longue heure que j’ai pu retrouver la terre ferme. Ambroise est hilare, je suis pleine de sable, de poussière et pas du tout convaincue par l’opération « séduisons Samuel à cheval ». Non, définitivement, je vais me contenter de l’encourager depuis le bord du terrain, de la carrière, du coin où il monte, et ça ira bien !

       — Je trouve que tu t’en es bien sortie.

       Je lui jette une œillade noire, son fou rire le fait pleurer.

       — Tu verras, la prochaine fois je te mettrais sur des patins à roulettes au milieu d’un restaurant et on verra qui se marre, je boude ouvertement.

       — Tu étais très mignonne sur ton cheval, Samuel aurait fondu.

       Un long soupir s’échappe de mes lèvres, faire fondre Samuel est quelque chose qui approche l’impossible. Il est si peu enclin à se laisser aller aux émotions, bien que ces derniers temps la colère déborde facilement.

       Ma réflexion est interrompue par des gloussements, comme si nous venions d’entrer dans un nid de dindes. Oui, un seul nid, pour plusieurs dindes. Autant dire que c’est un joyeux bordel où on ne s’entend plus penser.

       — Ah, le fardeau de la beauté, grommelle mon moniteur d’un jour.

       Je hausse un sourcil, me tourne vers la horde de femelles en chaleur. Parfois, la nature est terrifiante.

       — Qui veut déjeuner avec lui ? je lance avec un sourire espiègle.

       — Mais qu’est-ce que tu fous !?!

       Je l’arrête d’un geste de la main, les piaillements reprennent de plus belle.

       — Bien. Mise à prix, deux cents euros !

       Je ne me démonte pas, déjà des liasses de billets fleurissent sous mon nez et le chatouillent au point de me faire éternuer. Je me demande où elles les rangent, peut-être que les riches ont un petit distributeur de billets intégré quelque part… Je ne suis pas certaine de vouloir savoir où.

       — Non, ne l’écoutez pas ! s’alarme-t-il avant de me secouer comme un prunier. Bon sang, Isabeau, qu’est-ce qu’il te prend ? T’as perdu la tête ?

       S’il n’arrête pas de me secouer, je vais perdre la tête et mon petit-déjeuner.

       — Il faut que j’aille m’acheter des fringues, j’ai besoin de thunes. Tout est resté à Paris.

       Ses doigts se plantent plus fort dans mes bras, un frémissement désagréable remonte le long de ma colonne tandis que son regard azur se voile de tristesse. Il m’écrase contre son torse, caresse mes cheveux avec tendresse. Tout se dissipe autour de moi, il n’y a plus que le réconfort qui étrangle ma peur de passer pour une croqueuse de diamants. Il a compris. Sans un mot. Juste avec une inspiration plus douloureuse que les autres.

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Une réflexion sur “4. Leçon particulière

  1. Alessandra dit :

    Ahh bah ça va, elle s’en est comme sortie à cheval ! 😀
    La pauvre quand même… Sa vie part tellement en vrille, même plus de fringues, rien… Ce n’est pas évident pour elle et il faut que les autres le comprennent aussi ! 🙂 Même si Ambroise l’a très vite compris, en fin de compte…

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